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Sur la vague du nouveau Maroc

à l'écoute

Ghazouane, étranger en son pays

  • Écrit par Samuel Malleviale

Ghazouane à Ouarzazate par A. Azizi

La société marocaine reste en 2014 fortement inégalitaire. On analyse souvent cette situation en dénonçant ses méfaits, sans pour autant juger nécessaire d'écouter ceux qui la subissent. C'est précisément ce qu'almaouja.com a voulu entreprendre, en donnant la parole à l'un de ces marocains que l'on n'entend jamais. Plongée dans le Maroc d'en bas.

Ouarzazate, un soir de ramadan. Les rues du centre se remplissent après la prière de l’Aicha.

“Marquise”

La voix qui vient de grommeler le nom de la marque de cigarettes low cost appartient à un homme d’âge mur, cheveux parsemés, moustache et djellaba. Sa femme l’attend, légèrement en retrait. Le type s’approche, laisse négligemment tomber 2 dirhams sur le bois de la table, attrape sans lever les yeux la cigarette qu’on lui tend, ouvre sa paume, reçoit sa monnaie et sans un mot, le couple s’en va continuer sa déambulation ramadanesque.

Lui reste là, jette un oeil au paquet vert pour vérifier ce qui lui reste à vendre, boit une minuscule gorgée de thé et attend. Lui, c’est Ghazouane.

Il a 31 ans, même si ses papiers lui en donnent deux de moins. De papiers, il n’a en fait qu’une feuille A4 salie, grossièrement pliée, déchirée à plusieurs endroits, qui comporte les informations de base déclinant son identité. Mieux que rien. Pas très loin de rien non plus. Sa carte nationale ? Elle recueille probablement la poussière quelque part dans le commissariat de Guelmim, au sud ouest du pays. Plus probablement encore, elle a été jetée il y a déjà longtemps dans une poubelle du même commissariat. Pourquoi y est-t-il entré ? Pour un joint, “de mauvais haschich” en plus. Pourquoi lui a-t-on confisqué sa pièce d’identité alors qu’on le libérait après “seulement” 48 heures de cachot ? Difficile à dire, comme toujours quand on tente d’appréhender l’arbitraire de la force publique du “plus beau pays du monde”.

Ghazouane à Ouarzazate par A. AziziEn attendant, Ghazouane conserve précieusement le bout de papier en déliquescence qui le sépare du statut d’apatride. Et en attendant, il vend des cigarettes au détail. Certainement pas de quoi réunir avant longtemps les 100 DH nécessaire à l’obtention d’une nouvelle pièce d’identité. Tant pis, il fera sans. Mais pourquoi ne travaille-t-il pas ? Un “vrai” travail, s’entend. Parce qu’après avoir parcouru le Maroc de part en part, exercé depuis l’enfance tous les métiers accessibles à ceux qui n’ont pour CV que leurs bras, Ghezouane préfère ne plus se briser le dos pour 70 DH la journée. Soit le salaire minimum pour un travail non qualifié au Maroc. Soit à peine plus que ce qu’il récolte de son commerce, précaire et monotone, mais qui a le mérite de ne pas hypothéquer la santé de ses vieux jours.

Chacun pour soi, toujours

Car ses vieux jours, Ghazouane les espère radieux : maison, femme, enfants. Pour l’instant rien de tout cela. Ce sempiternel triptyque qui symbolise pour beaucoup le début de la vie d’adulte, serait pour lui son aboutissement. La femme ? Pas jolie, aimable suffira. Les enfants ? Une centaine s’il pouvait en nourrir autant. Un garçon et une fille s’il arrive à en nourrir deux. La maison ? N’importe où au Maroc, pourvu qu’il n’y connaisse personne. Devant mon étonnement face à cette dernière réponse, il explique qu’il n’a plus le temps pour les vieux amis : autant de distractions qui le détourneraient de son chemin.

De toute façon, “l’amitié n’existe pas au Maroc”. Je m’insurge de toute ma candeur. Il persiste : “Chacun pour soi, toujours. Ici on te salue, on t’appelle frère, on te demande trois fois si ça va. Mais essaye de t’en sortir : c’est toi contre le reste du monde.” Voila pour la carte postale.

Ghazouane à Ouarzazate par A. Azizi

Sur ce pays qui a toujours été sa jungle, Ghazouane a beaucoup à dire. Quand on lui demande ce qu’il faudrait changer au Maroc pour qu’il évolue, il répond : “les marocains”. Il raconte le mépris du plus faible, qui se déverse en cascade des plus hautes sphères aux catacombes de la société. La crainte du plus fort qui paralyse un peuple entier. L’individualisme qui autorise à vivre heureux en marchant sur son voisin. L’hypocrisie halal qui maquille le vice en droiture religieuse.

Ramadan ou pas, Ghazouane ne prie plus depuis des annés. Même si, de son propre aveu, il en a besoin plus que n’importe qui. Seulement pour l’instant, ce serait déplacé : “Je suis croyant, je crains Dieu. Mais j’irais prier quand j’aurai la vie d’un vrai musulman.” L’humilité de ces mots résonne d’autant plus venant de celui qui n’a eu d’éducation que coranique. Leur amertume se fait jour quand il enjoint à ses concitoyens d’en faire autant : “Le Maroc est un Etat islamique sans musulmans. En Islam on vit entre frères, pas entre loups.”

Un soir, il apprend d'un voyageur français qu'on peut entrer en Russie bien plus facilement que dans l'espace Schengen. “Si c'est vrai, j'attends pas une minute.” Mais Ghazouane restera au Maroc, et il le sait. Il a abandonné “l'ambition de sa vie” : fuir sa “prison”, comprenez son pays. L'ambition qui lui reste, c'est permettre aux enfants qu'il espère avoir de le faire.

Je lui fait remarquer que la vie de clandestin est souvent plus tragique que celle de ceux restés au pays. “Je préfèrerais être mangé par la mer que par les vers.” Soit. J'insiste : même les plus chanceux atteignent l'autre rive pour trouver une existence peu enviable, les droits de l'Homme étant le privilège de la partie de l'humanité qui a ses papiers en règle. Il éclate de rire.

“C'est vrai. Imagine qu'on m'agresse en France. Sans papiers, impossible d'aller me plaindre au commissariat.” J'approuve, satisfait de l'avoir convaincu. Mais interloqué, car il ne s'est pas arrété de rire.

“Maintenant imagine qu'on m'agresse au Maroc. Tu crois qu'il m'arrivera quoi si je vais au commissariat ?”

Echec et mat.

Ghazouane à Ouarzazate par A. Azizi

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