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Sur la vague du nouveau Maroc

à l'écoute

A son rythme, mais sûrement, le Maroc vogue vers sa modernité

  • Écrit par La rédaction

Mehdi Moutia

Mehdi Moutia a 24 ans. Originaire de Casablanca, il est diplômé de la Faculté Polydisciplinaire de Ouarzazate en gestion de production cinématographique et poursuit actuellement ses études en France dans le même domaine. Almaouja.com a sollicité son avis sur les récents débats qui ont traversé la société marocaine et qui indiquent que le Maroc est en transformation. Ce témoignage d'un jeune marocain, empreint de sérieux et de bienveillance, est le signe encourageant que le Maroc a toutes les ressources humaines, et notamment au sein de sa jeunesse, pour devenir acteur plein d'une communauté des peuples mature au service d'un monde plus juste, plus responsable et plus solidaire.

Almaouja.com - La société marocaine vient de traverser une séquence de crispation autour de plusieurs événements qui pour certains sont devenus des incidents (concert Mawazine, arrestation de jeunes homosexuels, de jeunes en rupture de jeûne, de jeunes femmes habillées en robe etc ...). Des débats ont ainsi eu lieu, parfois de manière enflammée, pour affirmer telle ou telle position. Comment comprenez-vous cette situation ? Ainsi vue de loin, depuis la France où vous résidez le temps de vos études, comment ressentez-vous le Maroc d'aujourd'hui ?

Mehdi Moutia - Le Maroc change. Ce à quoi nous assistons aujourd'hui est tout simplement un choc culturel. Le marocain qui a vécu dans le conformisme de sa société conservatrice a du mal à accepter quelqu'un de différent, parce qu'on ne lui a jamais appris à le faire. Le Maroc souffre de son manque d'éducation, et son peuple n'a pas été préparé à la mondialisation à laquelle il s'est ouvert.

Le débat prend malheureusement une allure extrémiste, mais des deux côtés. Il ne faut pas traiter quelqu'un d'homosexuel d'animal, de diable … ou quoi que ce soit d'autre car ce n'est pas un choix qu'il a fait mais c'est tout simplement ce qu'il est. C'est ce genre d'argument, avec d'autres, qui doivent être mis en avant dans le débat pour atteindre un résultat constructif. Car d'un autre côté, il ne faut pas non plus dire de quelqu'un qui pense du mal des homosexuels qu'il est un attardé et anti-progressiste. Il nous faut savoir tirer profit de ces débats pour éviter une confrontation haineuse et stérile qui ne fera qu'enfermer un peu plus notre société dans sa propre douleur.

Il est nécessaire de trouver des compromis

Almaouja.com - Mais comment concilier ces deux extrêmes ?

MM - Il est nécessaire de trouver des compromis et de refuser toutes les extrêmes. Il existe un juste milieu et nous devons le trouver tous ensemble. Il est impossible de changer les mentalités du jour au lendemain mais on peut faire en sorte qu'elles s'adaptent peu à peu. En vérité, face à ceux qui ne jeûnent pas pendant le ramadan, et alors que le ramadan est l'un des cinq piliers de l'Islam, cela devrait inspirer la même réaction que face à ceux qui ne font pas les cinq prières, autre pilier de l'islam. Or nombreux sont ceux qui ne font pas ces cinq prières et cela ne crée aucun débat. Il est donc important à la base que l'éducation religieuse aille dans le sens de ces libertés individuelles tout en mettant des limites pour garantir l'équilibre au sein de la société.

Nous pourrions par exemple commencer par dépénaliser l'homosexualité mais sans pour autant permettre son affichage dans un lieu public. Il nous faut annuler les sanctions contre ceux qui ne jeûnent pas sans pour autant leur permettre de manger, boire ou fumer en public. On pourrait ainsi autoriser des endroits pendant le ramadan où il serait possible de manger, boire et fumer. Et même si quelqu'un mange en public, la sanction devrait s'éloigner de la pénalisation classique qui transforme l'acte en crime. Par exemple, la sanction devrait être un travail d'intérêt général comme préparer le ftour pour des pauvres

Nous ne devons pas brûler les étapes. Il y a plusieurs alternatives, plusieurs solutions autres que ce que le débat public actuel nous propose. L'Etat doit se mobiliser pour trouver un compromis et des solutions justes pour les deux côtés. Il faut reconnaitre que le changement est en train de s'opérer à l'intérieur de la société marocaine et il faut comprendre que certains ont peur de ces changements. Il est temps de leur expliquer les bienfaits de tels changements, de les convaincre qu'il est possible de vivre ensemble en paix, d'accepter nos différences et d'être heureux, tous ensemble.

Le principal changement est celui qui nous emmènera vers la tolérance

Almaouja.com - A juste titre, vous reliez les crispations actuelles à la peur du changement et vous émettez l'hypothèse que cette peur pourrait être atténuée si l'on expliquait "les bienfaits du changement". Quels seraient concrètement pour le Maroc les bienfaits d'un tel changement ?

MM - La jeunesse marocaine a envie de découvrir de nouvelles choses, de s'exprimer, d'être créatrice. Cette dynamique se ressent comme un élan et c'est la meilleure chose qu'un pays puisse avoir. Le changement devant lequel le Maroc se trouve va dans ce sens : chacun doit avoir la possibilité de s'exprimer et d'aller vers son rêve et son idéal de vie.

Le principal changement est celui qui nous emmènera vers la tolérance, vers une complète tolérance et notamment envers tous ceux qu'on appelle les minorités ou les défavorisés. Soyons clairs là dessus et posons nous vraiment la question : pourquoi n'ont-ils pas le droit d'être eux-mêmes et d'être heureux ainsi ? Nous nous permettons de juger des personnes pour ce qu'ils sont et ainsi nous répétons des conflits que tant avant nous ont combattus. Combattre les homosexuels, c'est faire ce que les Etats-Unis jadis, ou l'Afrique du Sud et tant d'autres, ont fait aux personnes de peaux noires. Nous devons apprendre de nos erreurs collectives, des erreurs que les humains ont commises depuis la nuit des temps. Le changement pour le Maroc, c'est apprendre de nos erreurs.

Et je suis certain que ces changements là feront du bien au Maroc.

Almaouja.com - Vos propositions pour équilibrer le débat au sein de la société marocaine afin de lui laisser le temps d'évoluer, notamment votre souhait de voir dépénaliser le non jeûne ou l'homosexualité, semblent quasi irréalisables en regard du monde politique marocain actuel plus enclin à participer à la crispation. Comment imaginer le chemin d'une telle évolution vers plus de tolérance et de maturité vis à vis de la différence ? Est-ce possible ? Où est la clé de ce changement ?

MM - La clé sera dans le renouveau du monde politique et dans l'engagement citoyen. Le Maroc a besoin de personnes capables de mener l'opinion publique vers plus de tolérance et d'ouverture, vers plus de respect d'autrui. Il nous faut des personnes capables d'expliquer au peuple que chacun est libre d'être ce qu'il est.

Nous sommes différents et la différence est une richesse

Nous sommes différents et la différence est une richesse. Pourquoi avons-nous peur de quelqu'un de différent de nous ?

Le Maroc a besoin d'un nouveau souffle politique capable d'instaurer un équilibre dans la société. La première étape pour moi serait de dépénaliser, je l'ai déjà dit, ou du moins revoir la pénalisation, des droits liés aux libertés individuelles tout en garantissant au peuple un respect de la majorité musulmane.

Almaouja.com - Vous exprimez le souhait que la société marocaine puisse avoir le temps nécessaire à son évolution, à sa maturation, mais pensez-vous vraiment que le Maroc a le temps de prendre son temps ? Le monde d'aujourd'hui est en plein bouleversement, d'une manière transparente, aux yeux de tous. De tous les pays du Sud méditerranéen, le Maroc est le seul qui se soit maintenu dans la stabilité alors que partout ailleurs, il y a des crises ouvertes, et sanglantes. Partant de ce constat, ne croyez-vous pas que le monde, et l'Europe en particulier, attende du Maroc qu'il aille plus vite, et mieux, que tous les autres pays, qu'il soit un modèle, un exemple pour tous ? Le Maroc n'aurait-il pas la responsabilité, vis à vis du monde, de grandir plus vite que les autres, et donc de l'assumer ?

MM - Ce n'est pas la question de prendre son temps, c'est juste une question d'étape. Si on veut passer directement à l'étape finale, cela va créer un écart entre les deux tranches de la société. Alors oui le Maroc se doit de prendre son temps mais se doit aussi de commencer à agir dès maintenant.

De plus, je ne pense pas que nous soyons dans une situation de crise. Ce sont les réseaux sociaux qui amplifient ces débats. Ce genre d'affaire a toujours existé au Maroc et se trouvait vite réglée. Maintenant, puisque tout le monde regarde, les politiciens rentrent dans un jeu pour affirmer leur position politique et ainsi profiter de la médiatisation de ces affaires, à quelques mois des élections. Je trouve dommage que les politiciens soutiennent un point de vue archaïque juste pour récolter des voix.

Affirmer la séparation entre le domaine public et ce qui ressort du domaine privé

La stabilité du Maroc est certes exemplaire dans la région mais je redis que nous avons besoin de temps. Nous devons nous offrir ce luxe pour garder notre stabilité. Nous devons trouver les moyens et les ressources pour changer une société. Je fais donc appel aux jeunes pour s'engager dans la vie politique, en adoptant une politique qui fera changer les choses étape par étape, tout en assurant aux marocains le respect et la paix dans lesquels ils souhaitent vivre. Chercher à aller plus vite peut être une erreur. Néanmoins, on doit dès maintenant commencer à agir pour qu'un jour nous puissions jouir de nos libertés, sans être jugés et traités de criminel. Interdire sans pénaliser pourrait être une première étape.

Je sais bien que la solution est complexe et c'est pour cela qu'il me semble important, en plus de la dépénalisation, d'affirmer plus fortement une séparation entre ce qui est du domaine public et ce qui ressort du domaine privé.

Pour l'affaire Nabil Ayouch ou Jennifer Lopez, cette notion aurait fait la différence. Le film Much Loved est destiné au cinéma. On paye pour voir le film. C'est une action volontaire et consciente. Au delà des arguments du genre "c'est la réalité", j'aurai condamné ce film s'il passait à la télévision public. Mais c'est un film. On va voir le film en pleine conscience et le fait de l'interdire au moins de 18 ans est pour moi une façon de classer l'affaire. Pareil pour Jennifer Lopez : qu'est ce qu'on attendait d'une chanteuse qui fait l'éloge de ses fesses ? Maroc culture, l'organisateur du festival, doit admettre son erreur dans le choix de l'artiste. Ils ont surement procédé par notoriété, mais dans ce genre de concert "public", et j'insiste sur le mot, le choix doit se faire avec d'autres critères. Dans le cas contraire : il faut organiser un concert privé où l'on paye pour rentrer de son plein gré et en pleine conscience. Libre à chacun d'aller voir Jennifer Lopez ou même Nikki Minaj.

Le mieux est donc de séparer les deux notions, privées et publiques, pour ne plus se retrouver dans des débats stériles où tout le monde a raison.

Almaouja.com - En conclusion, et à l'écoute de vos réflexions, nous pouvons ressentir chez vous un pragmatisme éclairé qui force le respect et donne finalement espoir pour l'avenir du Maroc, en tout cas de sa jeunesse. Et vous, comment le ressentez-vous l'avenir du Maroc ? Dans ce monde en pleine mutation, êtes-vous confiant et optimiste pour le Maroc ?

MM - On peut dire que je le suis. Hormis une partie de la jeunesse qui se comporte mal et fait le buzz sur internet (il n'y a malheureusement que le mal qui réussit à faire le buzz), il existe beaucoup de jeunes marocains conscients et éclairés. Des jeunes qui militent, qui créent des projets, qui participent concrètement au changement dans leur entourage.

Et ce qui me rassure surtout, c'est qu'il y en a de plus en plus. Si chacun donne un peu de lui-même, s'engage dans l'avenir de son pays et essaie d'influencer son entourage, nous arriverons à un moment où la société marocaine aura compris les enjeux et les avantages de la modernité, et la notion du vivre ensemble prendra petit à petit sa place au Maroc.

 

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