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Climat : il faut se faire une raison, tout est foutu !

Vu sur : blogs.rue89.nouvelobs.com / Par : Hélène Crié-Wiesner

Le mois dernier, le New York Times Magazine tirait sur huit pages le portrait d’un Anglais, Paul Kingsnorth, célèbre dans la mouvance des activistes et penseurs écologistes anglophones : « C’est la fin du monde tel que nous le connaissons, et ça lui convient. Après des décennies de fervent militantisme environnemental, Paul Kingsnorth a décidé qu’il était trop tard – l’effondrement est inévitable. »

Sur le coup, je me suis gratté la tête, essayant de comprendre pourquoi le NYT choisissait de présenter la volte-face politique de Kingsnorth précisément maintenant, alors que celui-ci avait lancé son pavé dans la mare… il y a plus de deux ans.

Parce que, franchement, pour qui suit l’intense actualité intellectuelle du monde écolo-alter-mondialiste – genre Notre-Dame-des-Landes à l’échelle occidentale – les états d’âme du beau Paul appartiennent presque au passé.

Reste-t-il encore de l’espoir ?

Et puis les scientifiques de l’administration Obama ont publié leur National Climate Assessment, un rapport très alarmiste sur les perturbations climatiques en cours et à venir aux Etats-Unis. Voici comment le site environnementaliste Grist a présenté le 6 mai le-dit rapport :

« Le changement climatique est déjà en train de vous affecter, maintenant. Oui, vous. […]

[Selon le rapport] les étés sont plus longs et plus chauds, et les périodes de fortes chaleurs inhabituelles durent plus longtemps qu’aucun Américain n’en a jamais fait l’expérience. Les hivers sont généralement plus courts et plus chauds. La pluie arrive dans des trombes plus torrentielles qu’avant.

Les gens constatent tous que les allergies saisonnières durent plus longtemps et sont plus sévères, que les variétés de plantes se modifient dans leurs jardins, ainsi que les espèces d’oiseaux qui fréquentent leurs quartiers. »

En publiant ce portait de Paul Kingsnorth, le New York Times voulait-il atténuer le choc du National Climate Assessment à venir ? Le débat en tout cas est ouvertement posé aux Etats-Unis : reste-t-il oui ou non encore quelque espoir de limiter l’ampleur des cataclysmes météo qui ont commencé à frapper ?

Non : des militants écolos historiques baissent les bras ; oui : Obama et les siens veulent y croire, et préparent l’opinion à des nouvelles mesures.

L’inefficacité du combat écolo classique

D’autres auteurs que Kingsnorth, et pas des moindres, tels les Américaines Naomi Klein, Naomi Oreskes, ou le Français Hervé Kempf, partant du même constat de l’inefficacité du combat environnemental classique, ont depuis proposé d’autres pistes autrement constructives pour vivre la mutation en cours.

Reste qu’en y réfléchissant, le point de vue de Paul Kingsnorth gagne à être connu du grand public, du moins des gens intéressés par le devenir de la planète, des hommes et de « la civilisation ». Pourquoi ?

Parce que le Président américain vient de lever le menton d’un air décidé, et d’affirmer que, même si les Républicains sabotent le travail législatif qui aurait permis de limiter durablement les émissions de gaz à effet de serre de leur pays, lui, Obama, va agir par décret pour diminuer ce qui peut l’être.

Parce que, au moins aux Etats-Unis, qui s’engagent dans un nouveau round d’élections cruciales, le débat politique va rebondir sur la question écologique. Donc, oui, l’évolution paradoxale de Kingsnorth doit être examinée.

« On va sauver le monde ? Je n’y crois plus »

Inspiré de l’article-fleuve du NYT, des propres écrits de l’intéressé et d’une interview approfondie paru sur le site du Thoreau Farm Trust, voici le résumé d’un cheminement idéologique.

Militant, animateur de luttes, journaliste-écrivain des mutations socialo-écologiques, Kingsnorth a aujourd’hui 40 ans. En 2009, il co-fonde le Dark Mountain Project, sorte de groupe artistique, littéraire et politique qui organise l’été des festivals un peu ésotériques.

Le Project, dit Kingsnorth au NYT, tourne autour du deuil, de la peine et du désespoir.

« Nous vivons dans “l’âge de l’écocide” et, comme une veuve longtemps frappée de stupeur, nous réalisons peu à peu la magnitude de notre perte. Nous avons le devoir d’y faire face. »

Constatant que l’issue climatique était inéluctable, il a progressivement perdu la foi dans le combat.

« Tout est devenu pire. Vous regardez toutes les tendances que les environnementalistes comme moi avons essayé d’infléchir depuis 50 ans, et absolument tout a empiré. Je me suis dit que je ne pouvais plus haranguer les gens en disant : “Oui, camarades, on doit agir. On doit juste donner un coup de collier, et on va sauver le monde.” Je n’y crois plus. »

Il a écrit le « Manifesto » du Dark Mountain Project, intitulé « Uncivilization », et l’acuité de ses constats lui a valu un large écho admiratif. Mais il a aussi soulevé la fureur de quelques compagnons de lutte : Paul est qualifié de traître, de jeteur de sort, de nihiliste, et de « collapsitarian » (de « collapse », effondrement).

Car Kingsnorth est passé dans le camp de « l’après » : puisque le monde d’avant est foutu, que c’est trop tard, autant chercher à vivre avec ce qui reste. Ce que d’aucun qualifient d’adaptation (voir les projets d’Obama pour l’avenir énergétique écolo de l’Amérique). Mais il y a bien des façons de s’adapter. La sienne est plus du genre retour aux sources et sobriété naturaliste que technophile.

Les groupes écolos vendent de faux espoirs

En 2012, il publie une série d’essais dans le magazine Orion, « Confession d’un environnementaliste repenti », où il fustige notamment les délires fracassants du « néo-environnementalisme » :

« Cette idée que la civilisation, la nature et les hommes peuvent être sauvés en embrassant les biotechnologies, la biologie synthétique, l’énergie nucléaire, ou la géo-ingénierie… »

Il n’est pas opposé à l’action politique, assure-t-il, même si visiblement il n’y croit plus. Cependant une bonne partie de ses écrits récents fustige la manière dont les groupes d’action écologistes donnent de faux espoirs aux jeunes qui les rejoignent.

Il cite un des mouvements les plus actifs, 350.org, dont le fondateur Bill McKibben est une sorte de guerrier moderne brutalement lucide, peu porté sur les compromis et les ronds de jambe politiques, dont j’avais reproduit ici l’immense coup de gueule en 2010.

« Le 350.org de McKibben, par exemple, peut impliquer des gens, mais il n’a aucune chance d’arrêter les changements climatiques. J’aimerais qu’il soit plus honnête, parce que ce que fait McKibben, c’est vendre de faux espoirs.

350.org dit : “Si on s’engage dans ces actions, on va atteindre cet objectif.” Mais si tu n’atteins pas l’objectif, et que tu le sais à l’avance, tu mens aux gens. Et ces gens… ils vont finir désespérés. »

Préserver ce qui reste de beau et authentique

Désespérés, je ne sais pas, mais amers, certainement. Ou cyniques. Surtout que l’avenir, tel qu’esquissé par Paul Kingsnorth, ne convient pas forcément à tous les tempéraments : fin de l’action politique destinée à changer le monde, place à la réflexion sur la meilleure façon d’y vivre « honorablement, et avec dignité ».

Dans son coin, quoi ! Comme lui, pour l’instant, qui a choisi de se retirer avec sa famille dans la campagne nord-irlandaise, soucieux de profiter – et, quand même, de défendre – « les petites poches d’authenticité et de beauté qui existent encore ».

D’autres, parmi les auteurs cités plus hauts, prônent des plans différents, nettement plus pro-actifs, voire révolutionnaires.

Paul Kingsnorth a été vertement repris par un de ses vieux copains de militance au moment de la publication de son Manifesto. George Monbiot a asséné que se retirer de l’action politique équivalait à un désaveu presque criminel du devoir moral de chacun :

« Combien d’humains crois-tu que le monde pourra supporter sans les combustibles fossiles ou un investissement équivalent en énergies alternatives ?

Combien d’humains pourront survivre sans la civilisation industrielle ? Deux milliards ? Trois milliards ? Selon ta vision, plusieurs milliards de gens vont périr. Et tu dis qu’il n’y a rien à craindre ! »

Le NYT cite également Naomi Klein, autre figure importante de l’action écolo-politique alternative :

« J’aime beaucoup Paul, mais il devrait admettre plus clairement qu’il laisse tomber. On doit être honnête sur ce qu’on peut faire. On doit bien sûr garder en tête la possibilité de l’échec. Mais on ne doit pas accepter l’échec. Il y a des degrés dans l’échelle des choses qui vont mal, quand même ! »

Etre ou ne pas être écolo

Je profite de ce développement sur Paul Kingsnorth, le militant qui a changé de braquet et qui, j’en suis sûre, représente beaucoup de monde, pour glisser un mot sur deux bouquins français.

L’un est tout frais, il est sorti cette semaine : « Comment j’ai sauvé la planète » (Editions du moment, 2014) de Sophie Caillat, journaliste à Rue89. L’ironie du titre est parfaite : l’auteure n’est pas dupe de ses efforts désespérés pour tenter d’adapter sa vie d’urbaine hédoniste et branchée à son idéal écolo :

« Mon téléphone portable greffé au bout de mon bras, je ne vois pas comment fuir la toxicité de la société contemporaine et me dis que, à mon échelle, je ne peux que colmater les brèches d’un bateau qui de toute façon prend l’eau. J’ai beau “faire ma part”, comme le colibri de la légende, mes petites gouttes d’eau ne changeront pas grand-chose au grand incendie.

Quand je monte dans un avion, j’expérimente douloureusement la “dissonance cognitive” : mon cerveau me dit de ne pas commettre le mal, et par paresse, plaisir ou conformisme social, je cède à la tentation. Comment sortir de cette impasse et trouver la sobriété heureuse ? »

On ne peut pas, Sophie, on ne peut pas ! Pas si on aime la vie que tu aimes. Je l’aime pareil, je comprends tes affres.

Les petits gestes ne suffisent pas

Hervé Kempf prône une solution, qui ne peut convenir qu’aux vrais radicaux, à ceux qui sont capables de s’abstraire des plaisirs superficiels qu’offre encore la vie contemporaine, et pas seulement aux nantis. Sa solution, il la décline depuis des années à longueur de livres.

Le titre de son avant-dernier ouvrage résume l’idée : « Pour sauver la planète, sortez du capitalisme » (Ed. Seuil, 2009). En gros, pour sauver la planète, les petits gestes ne suffisent pas :

« Chacun, chaque groupe, pourrait dans son coin réaliser son bout d’utopie. Il se ferait sans doute plaisir, mais cela ne changerait pas grand-chose au système, puisque sa force découle du fait que les agents adoptent un comportement individualiste. […]

L’enjeu n’est pas de lancer des alternatives. Il est de marginaliser le principe de maximisation du profit en plaçant la logique coopérative au cœur du système économique. »

Le livre suivant de Kempf, paru l’an dernier, enfonce le clou : « Fin de l’Occident, naissance du monde » (Ed. Seuil, 2013). L’Américaine Naomi Oreskes, historienne des sciences, prof à Harvard, publie ce mois-ci « L’effondrement de la civilisation occidentale » (Ed. Les Liens qui libèrent), sur le même thème.

Kempf et Oreskes se sont récemment expliqués dans l’excellente émission 3D, dimanche dernier sur France-Inter. Paul Kingsnorth est enfoncé, largement !

Lu sur www.rue89.nouvelobs.com

 

 

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