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Sur la vague du nouveau Maroc

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Maroc : "On est loin de Mai 68, mais ça se prépare !"

Très attendu par l'opinion publique, le verdict de la Cour marocaine concernant les deux jeunes filles inculpées pour atteinte aux bonnes moeurs, sera finalement rendu le 13 juillet prochain. Un regard rapide sur l'actualité marocaine semble attester d'un durcissement des préjugés sociétaux au Maroc. Mehdi Alioua, docteur en sociologie et chercheur au Laboratoire d’Etudes Politiques et de Sciences Humaines et Sociales de l’Université Internationale de Rabat, nous livre son analyse sur la question.

 

Le ministre marocain de la Justice et des Libertés Mustapha Ramid s'est de nouveau prononcé, le 29 juin dernier, contre la dépénalisation des relations sexuelles hors mariages, de l'homosexualité ou encore de la rupture du jeûne en public. Est-ce révélateur de l'état d'esprit général de la société marocaine aujourd'hui, et plus particulièrement depuis l'arrivée au pouvoir des islamistes l'an dernier ?

- L'état d'esprit de la société n'est pas aussi vindicatif mais ce discours est révélateur de ce que j'appelle la "dictature des moeurs". Il s'agit d'une partie de la population, surtout des hommes, même si certaines femmes participent à ce processus, qui impose son point de vue à la société pour dire comment bien se tenir, bien se comporter. Les femmes et les jeunes sont les premiers soumis à ce diktat.

Ce phénomène est très présent dans les grandes villes. Et c'est d'ailleurs dans les endroits où ces dictateurs sont les plus actifs que le parti du ministre de la justice, le PJD [le Parti de la justice et du développement : NDLR], a remporté le plus de suffrages.

Tout cela s'explique par le fait que la société s'est transformée. Dans les villes comme dans les campagnes, on se marie de plus en plus tard, en moyenne 27 ans chez les femmes et 30 ans chez les hommes, on a de moins en moins d'enfant -environ 2 par femme-, la cellule familiale a changé de forme, la sexualité aussi. Dans la sphère privée, les communautés ont évolué mais dans la sphère publique on se veut conservateur, respectueux des traditions, alors, on s'autocensure. Le ministre de la justice et les électeurs du PJD défendent un certain conservatisme qui diverge de la réalité, car maintenant les femmes divorcent, sont célibataires, s'émancipent...

Ce paradoxe, l'Europe l'a vécu il y a une trentaine d'années. Et c'est curieux parce qu'au Maroc, dans les années 1970, c'est la situation contraire qui prévalait. C'est-à-dire que ce sont les familles qui étaient très rigides quant à tout ce qui relevait des moeurs et des traditions, alors que dans l'espace public, ça choquait moins les gens. Les artistes marocains ont donné un nom à ce phénomène, ils parlent de "pays schizophrène". Moi, je parle plutôt de "société ambivalente".

D'un autre côté, le procès des "deux filles d'Izegane" inculpées pour atteinte à la pudeur, le titre "Faut-il brûler les homos" ou encore l'interdiction de la diffusion du film "Much Love" sur la vie de quatre prostituées, montrent que le débat est désormais lancé dans la sphère publique. Paradoxalement, il s'agirait d'une bonne chose ?

- Tout à fait ! L'évolution sociétale se fait dans la contradiction et le conflit. Dans l'histoire des deux filles, ce n'est pas tant les robes qui ont gêné mais l'émancipation de la femme qui se cachait derrière. Et, aujourd'hui, on a toute une partie de la société marocaine qui se mobilise et descend manifester dans les rues pour la reconnaissance de ces libertés. Le gouvernement et le parti du PJD ont entraîné la manifestation de personnes qui ne s'étaient jamais exprimées jusque-là. Ils ont échoué sur tous les niveaux en ne tenant aucune des promesses électorales qu'ils avaient faites, comme l'augmentation du salaire minimum, et le peu de choses réalisées sous leur mandature avaient déjà été amorcées par le gouvernement précédent; il ne leur restait que le "combat des valeurs" pour préserver intact leur popularité. Sauf qu'ils se heurtent de plus en plus à la société civile.

Quid de la jeunesse en proie à la mondialisation et aux mouvements revendicatifs ? Le conservatisme ambiant est-il une affaire de générations ?

- C'est définitivement un problème de générations. Cela ne veut pour autant pas dire que certains jeunes ne défendent pas les valeurs conservatrices, on observe des clivages au sein même de la jeunesse. Le Maroc est un pays extrêmement jeune, puisque plus de 50% de la population à moins de 30 ans, et les générations au-delà de 40 ans craignent de voir disparaître le Maroc qu'ils ont connu.

Dans un pays si jeune, c'est affligeant de voir que tous les ministres ont l'âge des grands-parents de la plupart des Marocains. Certains partis politiques essaient de jouer la carte de la jeunesse, mais sans grand succès, puisque cette jeunesse se veut réformatrice et porteuse de changement, même au sein des partis islamistes, et cela fait peur. La "dictature" mise en place sert justement à empêcher que cela puisse arriver. On cherche à préserver une société patriarcale où les jeunes obéissent sans sourciller à leur parents.

Il ne s'agit pas, comme on peut souvent l'entendre, d'un conflit entre modernistes et conservateurs, mais d'une opposition entre démocrates et autoritaires. Parmi les autoritaires, il y a par exemple des modernistes qui défendent la liberté de boire de l'alcool ou de ne pas jeûner pendant le ramadan. Les démocrates exigent un dialogue public sur toutes les questions pour éviter que la société ne s'ancre dans des idéaux rétrogrades. Les jeunes se mobilisent davantage, on est loin de Mai 68, mais ça se prépare! La jeunesse n'obéit plus aveuglément.

Quel rôle joue l'islam dans ces débats ?

- Je ne pense pas que l'islam entre dans ces débats. Le Coran n'est pas un code mais une inspiration. On trouve des sourates telles que "Nulle contrainte en religion" et d'autres qu'on pourrait qualifier de plus "liberticides". Ce n'est pas l'islam le problème, mais plutôt ce qu'en font les gens. Le Maroc est entré dans une phase de modernité et les communautés traditionnelles volent en éclat. Aussi, le Coran peut-être utilisé pour justifier certains comportements ou législations, contre les homosexuels par exemple, même si rien n'en fait état dans le livre sacré. Dans un pays à majorité musulmane, ce n'est pas étonnant que ce soit l'islam qui soit utilisé, mais il ne s'agit en aucun cas d'une affaire de religion, il s'agit d'un problème de société.

Propos recueillis par Armelle Sae-Jeanne

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