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Non, le monde n'est pas en train de sombrer dans le chaos

  • Écrit par Andrew Mack et Steven Pinker / slate.fr

Oubliez ce que disent les journaux, nous n'avons jamais vécu de temps aussi paisibles. Pour appréhender cette réalité, il suffit d'utiliser la seule technique véritablement pertinente: compter.

C'est un bon moment pour être pessimiste. L’organisation État islamique, la Crimée, Donetsk, Gaza, la Birmanie, le virus Ebola, les fusillades dans les écoles, les viols à l'université, les sportifs qui frappent leur femme, les policiers tueurs –qui peut résister au sentiment que «tout se disloque, le centre ne peut tenir» ?

L'an dernier, lors d'une audience devant une commission du Sénat américain, Martin Dempsey, chef d'état-major des armées des États-Unis, avait ainsi déclaré que le monde n'avait «jamais été aussi dangereux qu'aujourd'hui». Cet automne, Michael Ignatieff parlait des «plaques tectoniques d'un ordre mondial se disloquant sous la pression volcanique de la violence et de la haine».

Et il y a deux mois, l'éditorialiste du New York Times Roger Cohen exprimait sa désolation : «La plupart des gens à qui je parle, et pas uniquement dans des dîners, n'ont jamais été aussi préoccupés par l'état du monde. […] Les recherches sont lancées pour trouver quelqu'un capable de dissiper de telles appréhensions et d'incarner, à nouveau, les espérances du monde.»

Certes, les actualités récentes sont perturbantes, mais ces requiems méritent qu'on les examine de plus près. Difficile de croire que nous courons aujourd'hui un plus grand danger qu'au cours des deux guerres mondiales, de la Guerre Froide et de ses périodiques menaces de confrontation nucléaire, des divers conflits en Afrique et en Asie responsables à chaque fois de millions de morts, voire des huit années de guerre entre l'Iran et l'Irak, pendant lesquelles les flux pétroliers passant par le Golfe Persique et toute l'économie mondiale avaient été mis en péril.

Comment évaluer de manière beaucoup moins dramatique l'état du monde? Certainement pas en se tournant vers la presse quotidienne. Les actualités parlent de choses qui se produisent, pas de celles qui ne se produisent pas. On ne verra jamais de journaliste tenir son micro et dire devant sa caméra «Nous voici en direct d'un pays où une guerre n'a pas eu lieu» –ou d'une ville qui n'a pas été bombardée, d'une école où personne ne s'est fait tirer dessus. Tant que la violence n'aura pas disparu du monde, il y aura toujours suffisamment d'événements violents pour remplir le journal télévisé. Et vu que l'esprit humain estime la probabilité d'un événement en fonction de sa facilité à se remémorer des cas similaires, les lecteurs de journaux auront toujours l'impression de vivre une époque dangereuse. D'autant plus quand des milliards de smartphones transforment le cinquième de la population mondiale en journalistes spécialisés en affaires criminelles ou en correspondants de guerre.

Il ne faut pas non plus se laisser berner par l'aléatoire. Cohen déplore les «annexions, décapitations [et les] épidémies» qu'a connues l'année écoulée, mais il est évident qu'une telle collection de fléaux ne relève que d'une coïncidence. L'entropie, les pathogènes et la folie humaine sont un arrière-plan de la vie et il est statistiquement certain que ces différents périls ne vont pas se répartir uniformément au cours du temps, mais qu'ils vont, au contraire, se chevaucher plus souvent qu'à leur tour. Voir une signification dans de tels conglomérats équivaut à succomber à une pensée primitive, un monde fait de mauvais œil et de complots cosmiques.

Pour finir, nous devons faire attention aux ordres de grandeur. Certains types de violence, comme les fusillades ou les attentats terroristes, sont des drames impressionnants, mais qui (hors des zones de conflit) tuent relativement peu de gens.

Pour appréhender l'état du monde, compter demeure la seule technique véritablement pertinente. Combien d'actes de violence se sont déroulés dans le monde, comparé au nombre d'occasions de commettre de tels actes? Et ce chiffre va-t-il en montant ou en descendant? Comme Bill Clinton aimait à le dire: «Suivez les courbes, pas les gros titres». Nous allons voir que ces tendances statistiques sont bien plus encourageantes que ne pourrait l'imaginer un drogué des médias.

A l'évidence, faire la somme des cadavres et confronter différents bilans humains en différents lieux et à différentes époques pourrait sembler froid et insensible, comme si on cherchait à minimiser les tragédies des victimes de temps et d'endroits moins violents. Mais, en réalité, une perspective quantitative est la plus moralement élevée. Elle considère chaque vie humaine comme possédant une valeur équivalente, au lieu de privilégier les individus qui sont le plus proches de nous ou les plus photogéniques. Et elle porte aussi l'espoir sous-jacent d'une identification des causes de la violence, afin de pouvoir mettre en œuvre les mesures les plus adéquates pour la diminuer. Examinons maintenant les principales catégories en présence.

...

Le monde ne court pas à sa perte. Les violences qui menacent la plupart des gens –les homicides, les viols, les coups, les sévices infantiles– sont en déclin constant dans presque tout le monde entier. L'autocratie laisse la place à la démocratie. Les guerres opposant des États –de loin le type de conflit le plus ravageur– sont tout simplement obsolètes. L'augmentation du nombre et de la mortalité des guerres civiles depuis 2010 est circonscrite, bien chétive par rapport au déclin qui l'aura précédée, et ne va probablement pas dégénérer.

La fin prochaine des temps nous a déjà été annoncée par le passé: une invasion soviétique de l'Europe occidentale, un effet domino en Asie du sud-est, une Allemagne réunifiée et revancharde, un soleil qui se relève au Japon, des villes mises à feu et à sang par de super-prédateurs adolescents, une anarchie latente précipitant les principaux États-nations vers leur ruine, sans oublier des attentats hebdomadaires de l'ampleur de ceux du 11-Septembre et achevant la notion même de civilisation.

Pourquoi le monde semble-t-il toujours plus dangereux qu'il ne l'a jamais été –et ce même si un nombre toujours plus grand de vies humaines se déroulent en paix et se terminent à un âge canonique?

Concernant l'état du monde, une trop grande partie de nos impressions viennent d'un récit journalistique fallacieux. Les journalistes ouvrent en grand leurs colonnes aux salves de mitrailleuse, aux explosions et aux vidéos virales, sans mesurer la représentativité réelle de tels événements et en ignorant visiblement qu'ils ont été conçus, au départ, pour justement les leurrer. Vient ensuite l'habillage sonore des «experts» qui ont tout intérêt à maximiser l'impression générale de chaos: les généraux, les politiciens, les responsables des forces de l'ordre, les militants de la morale. Les têtes parlantes des chaînes d'info font dans le remplissage télévisuel et chassent désespérément les temps morts. Les éditorialistes des journaux disent à leurs lecteurs quelles émotions ressentir.

Mais il existe un meilleur moyen de comprendre le monde. Les divers commentateurs peuvent réviser leur histoire –et pas simplement en se ruant dans un dictionnaire de citations pour trouver un bon mot de Clausewitz, mais en se rappelant combien les événements du passé récent peuvent mettre ceux du présent dans une perspective intelligible. Et, pour cela, des analyses de données quantitatives sur la violence sont à leur disposition à portée de clic.

Une évaluation factuelle de l'état du monde pourrait être bénéfique à bien des égards. Elle pourrait permettre de calibrer nos réactions nationales et internationales aux dangers qui nous menacent en fonction de leur ampleur réelle. Elle pourrait limiter le pouvoir d'influence des terroristes, des snipers d'écoles primaires, des cinéastes de décapitations et autres imprésarios de la violence. Et elle pourrait même dissiper les peurs et incarner, à nouveau, les espérances du monde.

 

Voir le détail des analyses sur www.slate.fr

1. Homicides

2. Violences envers les femmes

3. Violences envers les enfants

4. Démocratisation

5. Génocides et massacres de civils

6. Guerres

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