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Sur la vague du nouveau Maroc

à l'écoute

Une Américaine à Ouarzazate

  • Écrit par Hakim Bouzraf

Sally Shafto devant la Faculté de Ouarzazate Depuis son ouverture en 2006, la Faculté Polydisciplinaire de Ouarzazate a accueilli plusieurs professeurs venant de l’étranger. L’une d'entre eux est toujours parmi nous. Il s’agit de l’américaine, le professeur Sally Shafto. Almaouja.com a décidé de faire un entretien avec elle pour comprendre son parcours et comment elle est arrivée à Ouarzazate. Le journaliste qui l’a interrogé est un de ses anciens étudiants.

Almaouja.comPouvez-vous nous parler un peu de votre parcours professionnel et nous expliquer comment vous avez atterrie à Ouarzazate ?

Sally Shafto - C’est une longue histoire qui commence tout d’abord avec une de mes professeurs au lycée qui parlait, avec admiration, de la culture arabo-musulmane, à travers la peinture et l’architecture à Venise, en Espagne et en Turquie. Elle serait sans doute contente de me voir ici au Maroc. Il faut dire aussi que ma venue est due à la francophonie, puisque la langue française est toujours la langue des cours à l’université marocaine.

En 1998, grâce à une bourse du gouvernement français, je suis allée à Paris afin de terminer les recherches sur ma thèse de doctorat. Comme bien d’autres avant moi, je suis tombée amoureuse de cette ville et j’y suis restée pratiquement dix ans. J’adore les USA dont je suis originaire mais j’apprécie énormément les grandes villes européennes. Et si l’on aime le cinéma, Paris c’est quand même merveilleux avec toutes ses salles du cinéma qui constituent un patrimoine incroyable.

A Paris, j’ai enseigné dans une école du cinéma, j’ai travaillé comme traductrice pour les Cahiers du cinéma et j’ai eu l’opportunité de collaborer avec la Cinémathèque française ainsi que le Centre Pompidou. En 2006, j’ai été invitée à diriger la 29ème édition d’un festival du cinéma dans l'Illinois aux USA.

En automne 2008, un de mes amis à Paris III, le Professeur Michel Marie, grand spécialiste de la Nouvelle Vague, m’a proposé d’envoyer mon dossier pour un poste à pourvoir dans une nouvelle faculté au Maroc. A ses débuts, la Faculté Polydisciplinaire de Ouarzazate a eu une coopération avec l’Université de Bordeaux et un français m’a précédé à cet emploi comme professeur du cinéma. Puis Michel qui a eu l’occasion de visiter Ouarzazate m’a convaincu de venir. Tout a commencé ainsi ...

Je me souviens de mon visionnage d’un film de Godard, tourné partiellement en Jordanie et en Palestine, "Ici et ailleurs" (1974). A un moment donné, on voit un enfant déclamant devant la caméra dans un paysage désertique, un peu comme ici à Ouarzazate. Ce paysage m’a frappé car tellement différent de ce que je connaissais à l’époque. Maintenant, je le vois comme une image prémonitoire qui a préparé mon arrivée au Sud du Maroc.

Almaouja.com Que connaissez-vous du Maroc avant de venir ?

Sally Shafto - J’avais surtout en tête quelques images cinématographiques. Par exemple, un court-métrage de Godard avec Jean Seberg "Le Grand Escroc" (1963) filmé à Marrakech et sur la route de Ouarzazate. Je connaissais aussi deux Home Movies tournés dans le sillage du film de Philippe Garrel "Le Lit de la vierge" (1969). C’est grâce à ma venue ici que j’ai appris les attaches de la famille Garrel avec le Maroc. Lorsque je préparais mon livre sur les films Zanzibar, personne ne m’en avait parlé, incluant Garrel. Je débarque ici et je rencontre un grand cinéphile, Mohamed Dahan, mort malheureusement l’année dernière, qui me dit que Maurice Garrel, le père de Philippe, a passé la plus grande partie de son enfance ici. Par la suite, j’ai eu confirmation de cette information. Donc pour mon livre, j’ai découvert les images splendides en couleur du Maroc, tournées à la fin de 1968, en 16mm et Super 8.

Le cinéma marocain se porte bien

Almaouja.comEn se basant sur votre expérience à la Faculté Polydisciplinaire de Ouarzazate et on évaluant le niveau de vos étudiants, comment percevez vous l’avenir du cinéma marocain ?

Sally Shafto - Mon expérience en tant que professeur à la FPO et aussi le fait que j’ai assisté à d’innombrables festivals ici me donnent une base solide pour répondre à cette question, me semble-t-il.

Le cinéma marocain se porte bien. A l’heure actuelle, sa santé est une des plus robustes, avec l’Afrique du Sud, sur le continent africain, puisque le cinéma égyptien est en berne depuis le printemps arabe. Bien évidemment, la stabilité politique du royaume joue en sa faveur et attire de plus en plus des productions étrangères. Pourvu que cela dure. De plus, le Maroc est actuellement reconnu comme modèle en matière cinématographique pour d’autres pays africains.

C’est peut-être utile de se souvenir que ce fut Souheil Ben Barka, l’ancien Directeur du Centre Cinématographique Marocain (1986-2003), qui a promu Ouarzazate comme centre du cinéma et destination attractive pour des tournages étrangers. Après avoir étudié au Centro Sperimentale à Rome au début des années 60, Ben Barka a travaillé comme assistant avec Pier-Paolo Pasolini. En 1965, lors du tournage du film "Œdipe roi" du réalisateur italien, il est venu à Ouarzazate pour la première fois. Pendant le tournage, Pasolini se liait d’amitié avec un homme local. Il s’agit du Haj Naceur Oujri, figurant et acteur bien connu ici. Des années plus tard, le cinéaste marocain Daoud Aoulad-Syad s’est inspiré de leur histoire dans son beau film "En attendant Pasolini" (2006), un des premiers films marocains tournés aux studios de Ouarzazate.

Je reste confiante pour l’avenir surtout si l’industrie marocaine continue à avancer comme elle le fait. Mais il faut continuer à améliorer les formations existantes. Il me semble que la politique de Nour-Eddine Saïl, qui a succédé à Ben Barka en 2003 à la tête du Centre Cinématographique Marocain et dont le sort est actuellement débattu, était soigneusement réfléchie. Premièrement, il a fallu développer le cinéma national. Maintenant que la production s’est stabilisée autour de 25 films par an, il faudrait ouvrir plus de salles.

Les étudiants marocains ont soif d’apprendre

C’est peut-être aussi le moment de dire ce que j’apprécie chez les jeunes marocains qui possèdent une certaine ouverture d’esprit que je ne remarque ni chez leurs homologues américains ni français. Les étudiants marocains ont soif d’apprendre, ils sont moins blasés. Si l’on exercice le métier d’enseignant, on y est forcément sensible. C’est une différence capitale.

Puis, je constate, avec beaucoup de satisfaction, que plusieurs de nos anciens étudiants continuent leurs études supérieures en cinéma ailleurs. La licence n’est qu’un début ! Nezha El Hilali continue à Genève, Hicham Lamrabet à Paris III, Touaïba Houmirat à Nanterre, Mehdi Moutia, Fahd Faris, Salma Halli à Montpelier, Hajar Marouani en Masters 2 à Bordeaux, et El Mehdi Bahou en Masters documentaire à Aix-en-Provence. Et ici au Maroc, plusieurs de nos étudiants dont Hassan Tourtit enchaînent avec le nouveau Masters à Tétouan. Je suis sûre que dans un proche avenir plusieurs d’entre eux contribueront à l’essor du cinéma marocain, inch’allah. C’est très encourageant.

Almaouja.comQue pensez vous des formations cinématographiques au Maroc ?

Sally Shafto - Je dis toujours à mes étudiants qu’ils appartiennent à la première génération de marocains qui ont la possibilité d’étudier le cinéma sur place, au moins pour leur licence. Et qu’ils doivent en être fiers.

La première génération des cinéastes marocains et des techniciens, après l’indépendance en 1956, a dû partir à l’étranger, soit en France, Belgique, Pologne ou en Russie voir en Italie. Depuis une petite décennie, il y a plusieurs facultés où c’est possible d’étudier le cinéma. Il s’agit des facultés de Marrakech, de Tétouan, de Casablanca, et depuis 2006, de Ouarzazate. Tout dernièrement, il y a aussi la nouvelle école publique à Rabat, l’ISMAC. Sans parler d’une floraison d’écoles privées à Casa et à Rabat et aussi bien évidemment, le joyau parmi tous ces établissements l’ESAV – Marrakech qui a beaucoup de moyens.

Donc, on assiste à une expansion rapide de cette formation avec des hauts et des bas. S’il y a beaucoup de choses toujours à faire, je reste néanmoins optimiste. C’est bien de se rappeler que Rome n’a pas été bâti en un jour ! Tout commence par le désir, et ce désir du cinéma, de raconter leurs propres histoires, existe indéniablement chez les marocains. Maintenant il faut décider le modèle à suivre : celui de la France/Hollywood ou celui de Nollywood ?

Almaouja.comQue pensez-vous des festivals du cinéma au Maroc ?

Sally Shafto - Il n’y a pas de doute : les festivals au Maroc jouent un rôle primordial dans la transmission de la cinéphilie surtout maintenant quand il y a si peu de salles ouvertes. Parfois je lis qu’il y en a une cinquantaine, parfois une trentaine : en tout cas, elles ne sont pas nombreuses.

Il me semble que pour aller plus vite au Maroc, il doit y avoir plus de synergie. Comme disait Godard, il faut lutter sur plusieurs fronts. Dans ce sens, je salue aussi Hicham Falah et Hind Saïh pour avoir ouvert le Festival international de documentaire d’Agadir (FIDADOC) aux ateliers d’écriture de documentaire qui se passent en plusieurs étapes. C’est une très belle initiative, soutenue par Reda Benjelloun de la chaîne 2M. Une de mes étudiantes qui y a participé l’année dernière, Karima Bouchehboun, dit que sa vie ainsi que ses horizons se sont transformés suite à cette formation professionnelle. Qui peut demander mieux ? A titre personnel, je souhaite que d’autres festivals prennent le relais de ce genre d’activités.

FIDADOC 2014 : Nicolas Philibert avec des étudiants de la FPO : Amine, Hakim Bouzraf, Essam Doukhou, Mohamed-Amine Elfakhouri - Par S. Shafto

Almaouja.comD’où est venu votre intérêt pour le cinéma ?

Sally Shafto - A vrai dire, ma passion pour le cinéma n’a commencé qu’à l’âge adulte, puisque mon enfance n’était pas celle d’une cinéphile. J’ai grandi à Lenox, une bourgade à la campagne dans l’état de Massachusetts dans la Nouvelle Angleterre, où il y avait et il y a toujours un festival de musique classique mondialement connu, "Tanglewood", mais où il n’y avait pas une salle de cinéma. Ma mère y a été bibliothécaire et je m’intéressais beaucoup plus à l’histoire et au roman. Il faut dire aussi que cette région avait des attaches importantes à la littérature : plusieurs romanciers y ont vécu, comme Nathaniel Hawthorne, Herman Melville, Edith Wharton. Cette dernière a écrit un carnet de voyage sur le Maroc intitulé, "Voyage au Maroc" que j’ai lu l’année dernière.

A 22 ans j’ai déménagé à New York pour faire un Master en Histoire de l’art à l’Université de Columbia. Ce fut à ce moment-là que mon initiation au cinéma a réellement commencé.

A la fin des années 70, début des années 80, il y avait un foisonnement de salles d’art et d’essai à New York qui n’existent quasiment plus bien sûr. Ce fut un véritable âge d’or pour le cinéma et pour la projection du cinéma ! C’est là où j’ai vu mes premiers films de Godard, par exemple. Je me souviens aussi d’avoir vu "1900" de Bertolucci dans une belle salle qui s’appelait le Carnegie.

Mais le vrai déclic pour moi et pour d’autres de ma génération fut incontestablement la projection du "Napoléon" (1927) d’Abel Gance que j’ai eu la grande chance de voir, dans sa version restaurée par Kevin Brownlow, à Radio City Music Hall au printemps 1981, accompagné de la belle partition de Carmine Coppola, le père du réalisateur Francis Ford Coppola. Il y avait plusieurs milliers de personnes dans cette salle gigantesque. Ce film tellement ambitieux, partiellement en couleur et en triptyque, marqua aussi ma découverte du cinéma muet. Ce fut pour moi presque une révélation religieuse. Je suis tombée des nues ! Plus que trente ans plus tard, je me souviens toujours de l’émotion suscitée par ce film, grâce auquel j’ai compris que le cinéma est un grand art, égal à la peinture, au roman. J’ai adoré l’acteur Albert Dieudonné. En sortant dans les rues de New York, j’avais l’impression de danser sur l’air, tellement ce film m’a rendu heureuse.

Puis, grâce à une bourse du gouvernement autrichien, je suis allée étudier l’allemand dans une école d’été près de Salzburg en Autriche, il m’a fallu réussir un examen en allemand pour avoir mon diplôme en histoire de l’art de Columbia. Ensuite, je suis restée en Europe pendant deux ans et demie. Tout d’abord, à Munich où je travaillais dans une maison aux enchères. A Munich j’ai travaillé pour un monsieur qui s’appelait Wolfgang Ketterer. Il fut un proche ami de Cornelius Gurlitt, le collectionneur allemand dont le cache incroyable de tableaux de maîtres a tout récemment défrayé la chronique.

Fassbinder avec l’actrice Hanna Schygulla dans Le Mariage de Maria Braun, Allemagne, 1979

C’est là aussi où j’ai découvert le cinéma de Rainer-Werner Fassbinder qui a aussi beaucoup compté dans mon éducation. C’était en 1981 – 82 et à la fin de cette année, le génie allemand est mort. J’ai passé aussi pas mal de temps au Filmmuseum de Munich. Le visionnage du film "Don Giovanni" de Joseph Losey m’a beaucoup plu, "Orange mécanique" de Stanley Kubrick beaucoup moins. Après avoir quitté Munich, j’ai passé un an à Athènes en Grèce où mon éducation cinématographique continuait à évoluer à mon rythme. Je me rappelle à Athènes de la projection de "Passion" de Godard, un autre film qui m’a ébloui, même si je n’avais pas compris grande chose.

Plus tard, j’étais employée comme administratrice dans un musée d’art, Williams College Museum of Art, dans le Massachusetts, pas loin d’où j’ai grandi. Au bout d’un moment, je me suis désintéressée de l’objet d’art en tant que tel. Après six ans au musée, j’ai repris mes études, mais dorénavant plutôt concentrées sur le cinéma. Très vite à l’Université d’Iowa, j’ai décidé de faire ma thèse sur l’intérêt que porte Godard depuis longtemps pour la peinture et pour l’histoire de l’art. Pour moi, une thèse de doctorat est l’occasion de dénouer un puzzle, et pendant plusieurs années je me suis interrogée sur ses choix artistiques. Il faut dire aussi que j’aime sa façon de souligner que le cinéma peut nous aider à penser et à réfléchir.

Photogramme de La Chinoise de Jean-Luc Godard, France, 1967

Almaouja.comQuelles sont les formations dont vous avez profitées ?

Sally Shafto - J’ai fait des études d’une universitaire, licence en lettres classiques dans une petite faculté dans l’état de New York (Skidmore College), puis un Masters en histoire de l’art à Columbia, ensuite un autre Masters en études cinématographiques à l’Université d’Iowa suivi par une thèse de doctorat sur Godard à la même faculté.

: Sally Shafto avec Bernadette Lafont lors de la rétrospective Philippe Garrel à Bobigny, avril 2013A Paris, en 1999 j’avais l’occasion de faire des entretiens avec l’actrice de la Nouvelle Vague, Bernadette Lafont. Pendant un long moment on se voyait régulièrement. Une femme formidable. Un jour elle me dit que la vie se fait par des rencontres. Il me semble qu’elle avait entièrement raison ! Il faut se rappeler que sa propre vie a basculé après une rencontre inattendue avec le comédien, Gérard Blain, lorsqu’elle avait 16 ans. J’ai eu la chance de la revoir l’année dernière quand j’étais à Paris pour la rétrospective Philippe Garrel. C’était au mois d’avril. Trois mois plus tard, elle est subitement morte suite à une malaise. Je me compte très chanceuse de l’avoir revue peu avant.

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