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Entretien avec l’artiste peintre Abdslem Azdem de passage à Ouarzazate

  • Écrit par Abdelelah Bourzik
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Azdem Abdslem par A. Azizi

Abdslem Azdem, artiste peintre marocain, expose ses oeuvres à l’hôtel Riad Essalam de Ouarzazate courant du mois d'avril 2013. Il a accepté de répondre aux questions de la rédaction almaouja.com afin de brosser en amont et en aval une fresque multidimensionnelle de la riche expérience de son parcours artistique et de la conjoncture actuelle de la scène artistique marocaine.

Almaouja.com - Commençons par une petite présentation avant d'entrer dans le vif du sujet : qui est Abdeslem Azdem pour ceux qui ne le connaissent pas ?

Abdeslem Azdem - Je m’appelle Abdeslem Azdem, artiste peintre, sculpteur autodidacte. Comme je n’ai pas pu poursuivre mes études artistiques en France, j’ai suivi des études en sociologie, puis j’ai fait une formation professionnelle pour enseigner la philosophie avant de commencer à pratiquer ma première passion, les arts plastiques. Il a fallu que je morde un morceau de mon salaire de professeur pour commencer à vivre ma passion. J’ai dû acheter tous les livres, les manuels d’artistes, le matériel nécessaire pour pratiquer cet art.

Almaouja.com - Est-ce que vous confirmez par ce que vous venez de dire que le domaine de l’art plastique est un domaine élitiste qui n’est pas accessible pour tout le monde. Autrement dit, est ce qu’un pauvre ne pourrait jamais devenir un artiste-peintre ?

AA - Apparemment oui et non à la fois. Pour commencer à peindre, il faut bien avoir du matériel, un espace de travail, de la peinture et tout cela coûte très cher. Il faut aussi des moyens pour exposer et il faut avoir un bon réseau de relations pour pouvoir s’imposer sur la scène artistique. J’avoue qu’il y a des barricades. C’est très difficile car c’est de business dont il s’agit quand on commence à parler de tableaux qui coûtent des milliers de dirhams. Il faut parfois sacrifier sa vie toute entière pour s’imposer. J’expose depuis 20 ans et ce n’est que l’année dernière, par l’amour des amateurs d’art, que j’ai pu exposer dans des galeries privées qui font de la promotion. Je cite à titre d’exemple la galerie Art 48 et son responsable Monsieur Patrique Nicklo qui m’a invité pour participer à une exposition collective avec MM. Elkhattaf, Bennani Smires et cinq autres artistes. Patrique Nicklo a fait un véritable et remarquable travail de commissaire d’art. Sans me connaitre en personne, il a fait des recherches minutieuses à propos de mes œuvres avant de me contacter.

Almaouja.com - Comment vous voyez la scène artistique marocaine ?

AA - C’est toujours les mêmes problèmes, il y a de vrais artistes qui s’engagent pour faire et pratiquer du vrai art et il y en a d’autres qui font au contraire n’importe quoi et qui font tout pour s’imposer. Les anciens artistes ont pris des places et se créent de petites firmes. Ils exploitent leurs réseaux relationnels et font tout pour former, si on peut le dire ainsi, des sinus de résistance contre toute la nouvelle souche de jeunes créateurs qui eux ont d’énormes potentialités de créativité et beaucoup de dynamisme, choses qui seront bénéfiques pour l’avenir de l’art plastique au Maroc.

Tableau de Azdem AbdslemAlmaouja.com - Le choix de la ville d’Ouarzazate pour abriter cette exposition est-il fait au hasard ou pour des raisons particulières ?

AA - J’entretiens une très bonne relation avec la région de Ouarzazate que je visite régulièrement pour y voir des amis, surtout dans la région de Skoura que j’aime beaucoup. L’idée d’exposer m’est venue lors d'une rencontre avec le directeur de cet établissement hôtelier. Des amis m’ont présenté à lui et il m’a aimablement invité à venir exposer chez eux. J’ai accepté et cela a pu se réaliser.

Almaouja.com - Une question qui pourrait narguer votre esprit d’artiste, Pourquoi faites vous cela ?

AA - Oui c’est vrai, c’est un peu difficile à définir. Le fond de votre question touche en quelque sorte les autres grandes questions philosophiques. C’est très difficile. Je pourrais répondre par récurrence, pourquoi on existe ? Peut être que c’est une sorte d’existence, on se sent un jour être impliqué dans le dessin et le gribouillage et on se sent bien, et on communique, et on se retrouve ainsi dans le domaine.

Almaouja.com - Techniquement , est-ce que vous prenez assez de temps pour finir vos tableaux ?

AA - Oui , j’ai fait beaucoup de tableaux qui ont pris des durées assez longues avant leur finition, des durées qui peuvent arriver jusqu’à deux années, surtout les tableaux que je travaille avec des techniques composées en utilisant par exemple le papier mâché. Ils reflètent en effet la transition d’un période à une autre dans ma vie. Pour des raisons de santé, j’ai été obligé d’arrêter tout activité artistique et j’ai dû arrêté de peindre pendant 10 ans, ce qui fait que j’expose là des tableaux que j’ai commencé en 1999 et que je n'ai fini qu'en 2009.

Almaouja.com - D'une certaine manière, on dit qu’un tableau de peinture n’est jamais fini. Qu’en pensez-vous ?

AA - Cela dépend, parfois oui et parfois non. On arrête de travailler sur un tableau et on prend tout son temps avant de revenir y travailler dessus. Je vais comparer un tableau à un tajine en cuisson. Parfois on y sent une tension et on sent que c’est prêt, parfois on arrête puis on y retourne. A titre d’exemple ce tableau, "le manque de la rose", je l’ai commencé avant de venir à Kalaa Mgouna. Je ne me sentais pas à l’aise à un certain moment parce que je liais une relation intime avec la vallée de Dades. J’ai donc arrêté de travailler dessus pendant une année entière avant de décider de l’achever. A chaque fois je me posais la question de savoir pourquoi je ne parvenais pas à le finir. Alors je me suis trouvé une explication et me suis dis que c'était comme ma relation avec la vallée de Dades .

Almaouja.com - Les tableaux reflètent les états d’âme de l’artiste peintre. Pour l’artiste que vous êtes, selon vous, est ce que ce sont ces états, qui varient constamment, qui décident de la naissance et de la finition de vos œuvres artistiques ?

AA - En quelque sorte, c’est compliqué. Tout d’abord il faut souligner que je travaille selon des thématiques précises. Donc dans mes tableaux, il y a toujours ce qui est constant et ce qui est variable selon mes états d’âmes. Ce qui est constant dans mes tableaux, c'est ce personnage symbolisé par ce buste qui est toujours en quête, faisant ainsi une représentation de tous ces gens qui vivent une quête sans différence ni de race ni sexe ni de religion ... l’Homme en général.

Tableau d'Abdslem Azdem à Ouarzazate avril 2013Almaouja.com - C’est une quête pour avoir des réponses à des questions existentielles au sens universel du terme ?

AA - Oui tout à fait. Moi avant d’être un artiste, j’ai eu un cursus de formation sociologique et j’ai enseigné la philosophie. Donc la présence de ces grandes questions philosophiques que je porte consciemment au fond de moi trouve bien leur raison d’être dans mes tableaux.

 

Almaouja.com - Parmi ces tableaux que vous exposez maintenant, quel est celui qui illustre le mieux votre parcours personnel ?

AA - C’est une demande aussi délicate que difficile. Il y a des visiteurs qui m’ont avoué que mes tableaux ont une nuance un peu mélancolique malgré les couleurs gaies que j’utilise pour les peindre. Je mets dans chaque tableau un peu de moi-même. J’ai été de tendance gauchiste. J’ai été depuis toujours un beau rêveur d’un Maroc plus humaniste et plus citoyen, mais hélas, comme beaucoup de marocains, j’ai été déçu et c’est un peu de cette amertume et de cette déception qu’on pourrait observer dans mes tableaux. Je choisirai donc le tableau intitulé "la voie de la sagesse", un tableau que j’ai commencé aussi à Kalaâ Megouna et que je n’ai fini qu’après un an et demi. Les couleurs y sont en harmonie avec une moralisation du passé et du rêve. Je pars du sol pour arriver au ciel avec le même souci de quête de mon personnage.

Almaouja.com - On pourrait dire que ce sont en quelque sorte les mêmes besoins primitifs présents en nous tous, avec notre parcours civilisationnel, comme en projection de l’homme de cavernes que nous avons tous en nous et qui faisait encore des éclaboussures avec les teintes naturelles telles que le sang des animaux et les sèves des plantes ?

AA - Oui tout à fait, d’ailleurs un ami journaliste d’Essaouira a fait la même interprétation pour mes travaux dans un article lorsque j’avais repris mon travail en 2009 après ma longue pause. J’étais à ses yeux l’artiste, homme de caverne, qui sort de sa taverne pour s’envoler vers celle de Platon en référence à mon parcours parallèle d’enseignant de philosophie.

Almaouja.com - Je vois que vous lisez le livre de Nietzche "c’est ainsi que parlait Zarathoustra".

AA - Oui, et justement un de mes tableaux, "Du haut de la colline" est inspiré de ce livre, et d’ailleurs c’est pareil pour quelques uns des titres de mes tableaux que j’inspire des livres que je lis ou des chansons françaises que j’ai écoutées, des films que j’ai regardés. J’ai des tableaux qui s’intitulent "Autant en emporte le vie", "Quand on a que l’amour", "Avec le temps" ...

Azdem Abdslem expose à Ouarzazate par A Azizi

Almaouja.com - Ça vous dérange d'exposer dans une salle qui n’est pas vraiment faite pour l’exposition; en l’occurrence, êtes-vous indifférent d'ainsi présenter vos tableaux dans un bar aménagé à cet effet ? Autrement dit, est ce que les nuances culturelles, qu’elles soient cognitives, sémantiques, iconographiques ou symboliques ne vous posent-elles pas problème quand au choix du lieu de l’exposition ?

AA - Non, justement cette salle n’est plus un bar puisque on l’a aménagée exceptionnellement pour abriter cette exposition artistique et pour moi je n’ai aucun problème d’avoir à exposer dans une synagogue, une cathédrale ou n’importe quel autre endroit dès l'instant où ces lieux sont devenus dédiés à l'exposition de l'art. et cela d’autant moins que je pourrais y trouver des emplacements pour l’accrochage de mes tableaux et m’assurer de leur sécurité. Je ne trouve pas cependant que ça soit une bonne idée d’exposer mes tableaux dans la rue. A titre de exemple contraire, l’année dernière j’ai organisé une exposition collective avec des artistes âgés et trois jeunes qui exposaient pour la première fois aux abattoirs de Casablanca. Une artiste polonaise a refusé d’y exposer après avoir vu le lieu, bien qu’on ait payé les frais de vernissage et des affiches dans lesquelles son nom figurait. Elle a été catégorique, elle a refusé d’exposer à cause du lieu !

Almaouja.com - Justement, vous avez évoqué les abattoirs de Casablanca, le rêve des jeunes artistes casablancais qui militent pour garder ces abattoirs en tant que lieu sanctuaire artistique de la ville ?

AA - Je trouve que c’est une initiative très importante parce qu’on garde le patrimoine architectural des années 10 et 20 de Casablanca et puis, c’est ouvert gratuitement aux jeunes pour abriter les arts de différentes couleurs artistiques, de la rue et des arts alternatifs, de la musique, de la chorégraphie ...

Almaouja.com - Pour les responsables de la ville, les abattoirs sont un terrain stratégique au milieu de la ville, et ce n’est donc pas ce que vous partagez avec les jeunes ?

AA - Malheureusement c’est ainsi. L’année dernière lorsque nous avons exposé là-bas, j’ai discuté avec des responsables provinciaux et de la wilaya du Grand Casablanca. Ils m’ont promis d’aménager justement les lieux pour abriter l’exposition, ils se sont engagés à peindre les murs et à nettoyer tout. Mais ce n'était que des mots. Il y a une résistance quand même. Je trouve que cela irait dans le sens de la bonne gouvernance de le conserver en tant qu’établissement dédié entièrement à la promotion de l’art avec un peu de soutien matériel logistique et administratif.

Almaouja.com - C’est un engagement personnel artistique et politique ? Vous faites de la politique ? Même avec vos tableaux ?

AA - Non il n y a pas d’engagement politique. Je ne me suis jamais engagé politiquement et j’ai un esprit critique pour le travail des partis politiques. Ma soutenance en sociologie justement portait sur le concept du changement politique, social et culturel au Maroc. Je peux dire que je connais beaucoup de choses sur le système de gestion des parties, leur constitution, leur travail. Mais j’ai fait le choix d’être apolitique.

 

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Almaouja.com - En un mot ou une simple phrase, qu’est ce que vous évoquent les mots suivants ? Le Maroc ?

AA - Un paradis violé par les corrompus.

Almaouja.com - C’est l’avis du sociologue ou de l’artiste peintre, ou bien du simple citoyen ?

AA - Une parole simple avec un peu de sagesse.

Almaouja.com - L’art engagé ?

AA - Un artiste engagé ne peut l'être impérativement sur son travail artistique mais sur ses positions.

Almaouja.com - Les positions changent, les principes, peut être ?

AA - L’artiste engagé doit être présent là où il y a un appel au changement et il doit soutenir cet appel.

Almaouja.com - Le printemps démocratique ?

AA - Ça m’a beaucoup marqué. Je me suis engagé dans la mouvance jusqu’au dernier moment.

Almaouja.com - Des tableaux pour l’illustrer ?

AA - J’y ai participé matériellement. J’ai porté des banderoles que j’ai écrites moi même, et j’ai un tableau à Tanger où j’ai dessiné mon personnage qui porte une salopette avec un demi-corps intitulé "liberté". Un autre qui a été exposé en Palestine à l’occasion de la journée de la terre et il porte l’amour en tant que thématique.

Almaouja.com - L’Homme avec un H majuscule, la liberté ?

AA - J’aime cet Homme multiple dont les grands philosophes ont parlé beaucoup, des Hommes qui veulent changer le monde, qui espèrent faire un changement social, culturel et politique. Un être libre de toute hégémonie. La liberté doit s’arrêter quand on touche à la liberté des autres telle qu’elle a été décrite dans la déclaration des droits des hommes en 1789 et reconstituée et adoptée par l’Organisation des Nations Unies le 10 décembre 1948.

Almaouja.com - Merci pour cette conversation que vous aviez eu l’aimable patience de nous accorder.

AA - Moi aussi je vous remercie pour l’attention que vous avez fournis pour discuter avec moi de choses que je n’ai pas toujours l’habitude de révéler.

 

Pour contacter l'artiste : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

 

 

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