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Sur la vague du nouveau Maroc

chemins de vie

Là-bas, tu vois des morceaux de ciel …

  • Écrit par Eric Anglade
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Vera, une italienne à Ouarzazate

Véra a quitté l'Italie pour s'installer à Ouarzazate en 1995. Après une vie bien remplie, elle a trouvé ici la paix et la douceur du temps qui passe. Elle nous raconte les souvenirs de son arrivée et nous fait partager ses impressions sur sa ville d'adoption pour laquelle perce en elle une discrète tristesse, celle de la voir si peu encline à avancer vers la modernité.

Depuis qu’elle est à Ouarzazate, Vera goûte son plaisir. Lentement, jour après jour, elle revit sa première impression lorsqu’une nuit de 1995 elle posa son pied sur le sol de la ville alors endormie. Du haut de la terrasse du club med, elle retient de ce jour l’image d’un ciel désormais complet. Les étoiles, le ciel. C’est incroyable s’exclama-t-elle ! Impossible ! La lumière, le ciel, les couleurs, toutes ces fleurs, le rouge des bâtiments, les pierres … Quelque chose venait de basculer en sa vie, d’évidence.

Sortie seule de son hôtel, le matin du premier jour, elle descend jusqu’au centre de la ville, avec cette impression sourde qui déjà lui murmure qu’elle est là chez elle. Sans vraiment savoir pourquoi, sans même chercher à comprendre. Elle pourrait nous parler, encore et encore, de cette beauté première, de la gentillesse des gens qui d’un accueil chaleureux ont renforcé jour après jour cette évidence qu’elle était là pour ne plus en partir.

Il suffisait de rencontrer le bout de terre

Après avoir travaillé pendant 30 ans en Italie, Vera cherchait bel et bien un ailleurs singulier qui lui permettrait de couler douce une nouvelle séquence de sa vie. Rien de plus, rien de moins. On tourne une page lourde, peu importe ce qui pèse, l’essentiel est de passer à autre chose. Dans son cas, il y a une ville, Milan, un métier, la publicité, tout un rythme un peu fou, tout un scénario qu’on aimerait pouvoir changer. Quand on lui demande ce qu’elle a quitté là-bas, elle répond « ma vie ». Et quand on lui demande ce qu’elle a trouvé ici, d’un sourire éclatant elle répond « ma vie ». La vie qui se déroule, fidèle, et là, du coup d’un hasard malicieux, la vie qui se donne peau neuve. Il suffisait de rencontrer le bout de terre qui accueillerait cette mue.

S’il fallait en un mot décrire sa nouvelle vie, ce sera la sérénité. Avant, c’était une vie pleine, aujourd’hui c’est une vie sereine. Elle a le temps de voir fleurir ce petit bout de terre où elle a posé ses bagages, le temps de voir grandir ce qu’elle a semé.

S’il lui manque une seule chose, ce sera encore de la terre, celle du village de son grand-père. Là est l’unique endroit qui manque d’où s’identifient ses propres racines. D’un point à l’autre, elle a transporté sa besace pour y déposer les objets amis avec lesquelles elle voulait passer le temps.

S’il fallait repartir encore ailleurs, aller jusqu’à écrire une nouvelle page de vie, et alors n’emporter avec elle qu’un seul souvenir, ce sera … non, finalement, ce n’est plus possible. Elle n’ira pas ailleurs. C’est ici qu’elle donnera son dernier souffle. Tout cela lui va.

Les souvenirs de Vera dans la maison de OuarzazateOuarzazate, c’est une mosaïque de pixels, une composition de tout ce que j’ai aimé ici, nous dit-elle. Au centre, il y a l’image de la Casbah de Taourirt, à la tombée du jour, en ce rosé qui l’enveloppe, quasi permanent, fidèle hommage du ciel à la terre. « Si je n’avais eu ici qu’un seul bonheur, je serai parti. J’ai bien essayé d’autres endroits au Maroc, d’autres villes. Non. Essaouira, Oualidia, Chefchaouen … Ouarzazate, finalement. »

Son œil pourtant ne fuit pas l’observation de la réalité qui la contient. Son inquiétude est sincère quand la discussion aborde les questions sur le développement de la cité. C’est la jeunesse de la ville qui la préoccupe, trop d’entre eux ne cherchent qu’à partir, comme leurs parents.

Elle ne comprend pas tout dans cet adoré territoire : « mais pourquoi y a-t-il mille téléboutiques ici ? Pourquoi tant de cafés ? ». Là, il y a un truc qui cloche à son œil. Etrange répétition qui résonne d’un air connu. L’évidence est pourtant là : il y a tant à faire. Mais pourquoi n’y a-t-il pas un magasin qui vend de bons sandwichs, quelque chose de nouveau qui répondrait à un vrai besoin ? Toujours les mêmes choses, s’attriste-t-elle soudainement.

Manque d’envie de faire. Voilà le problème ! Facile à dire après avoir soi même choisi de ne rien faire. Et c’est bien de son terreau d’affection pour Ouarzazate que Vera se permet de rêver à une nouvelle tranche de vie aussi pour les gens de la cité qui l’a accueilli. Elle le sait, facile à dire …

Le meilleur ami de Vera, son chienLa méthode, c'est de retrouver fierté en eux

Il n’empêche, le conseil ne peut être que bon à écouter : « pour les jeunes, la clé, c’est l’envie de se réaliser dans le travail. La méthode, c’est de retrouver fierté en eux. Aller jusqu’à aimer le beau, dans leur manière de faire comme dans leur manière d’être. Puisqu’ils sont là, à ne pouvoir en partir, il faut que les jeunes portent leur œil ailleurs. Il faut aller voir ce qui se fait, l’internet le permet, ma présence, la présence des étrangers permettent cela. Et puis il faut ne pas avoir peur de copier, c’est à dire de mélanger, de prendre le beau là où il est, et de le mêler au beau qui repose en chacun. Je sais qu’ils ont un peu peur de ce mélange, peur qu’une modernité vienne leur faire oublier la tradition. Mais c’est faux. La tradition, ce n’est pas les bazaristes. La tradition, là bas en Italie, on l’a abandonné, et puis on la récupéré. Maintenir sa tradition oui, mais être plus moderne. Et c’est cela qu’ils veulent, je le sens. Et si tu le veux, tu le fais. »

Les paroles de Véra font scintiller le chemin d’avenir. Tout cela semble d’un coup à une portée de main. Il suffirait presque de s’en saisir.

« Imagine, poursuit-elle sur sa lancée, dis toi que les meilleurs pizzaioli en Italie, ce sont les marocains ! Ce sont les meilleurs ! Ici, tu fais une bonne pizza à Ouarzazate, c’est plein… plein ! »

Et c’est d’expérience, comme de bon sens, qu’elle déroule le catalogue des petites idées à faire pour que les touristes puissent trouver ici un accueil plus étoffé, plus nourrissant. Il ne faut pas seulement des hôtels, des transporteurs … tout cela demande des petits cafés pour le soir, des glaces à déguster, des gourmandises à picorer …

A Ouarzazate, Vera entourée de ses souvenirs.Il faut animer cette ville

« Il faut animer la ville. Je ne parle pas des discothèques, je parle de petits cafés, jolis, tranquilles… là où l’on peut se poser. Je parle de jolis magasins, qui ne soient pas des bazars. Des magasins qui vendent des choses simples mais qui peuvent donner à la ville un visage plus vivant, on pourrait dire moderne… ». Après une longue hésitation, elle se tait, comme si elle cherche dans sa tête les mots pour résumer le souhait qu’elle aurait à formuler pour tous les ouarzazi. Pas facile, pas aisé de s’aventurer dans la position du donneur de conseil, il y a comme le pressentiment de ne pas venir troubler la paisible étendue de son actuelle vie. Et pourtant, les mots sont là sur le bout des lèvres, prêts à être partagés.

« Finalement, je suis chez eux, et je suis chez moi. »

Il ne pourrait y avoir que du bien à se parler un peu plus, entre gens d’un même chez soi. Un dernier rêve pour la route ? « Oui… j’aimerai bien parfois, m’accorder quelques vagabondages nocturnes, me poser dans un petit bar sympa... Ce serait bien. »

 

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