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Aicha, le témoignage collectif d'un groupe de lycéens d'Agdez

  • Écrit par La rédaction

Lycée Ibn Sina Agdz

Bouguerne Lahcen est né en 1980 près de Kelaa M'gouna. Diplômé en langue et littérature française à la faculté Ibn Zohr d'Agadir, il enseigne aujourd'hui au lycée Ibnou Sina d'Agdez. Pendant plusieurs années, il accompagne ses élèves dans l'élaboration d'une création littéraire collective. Un livre voit le jour et met l'accent sur la condition de la femme berbère marocaine des régions de sud. Publié en novembre 2012 aux éditions Edilivre, le roman collectif Aicha se veut le porte-parole des habitants de toute cette région qui vivent dans la pauvreté et l'isolement.

Almaouja.com - L’ouvrage collectif « Aïcha » a été réalisé par un groupe de lycéens sous votre direction et publié en France au mois de novembre 2012. Pouvez-vous nous expliquer l’origine de ce projet d’écriture, son historique et son déroulement jusqu’à sa publication ?

Lahcen Bouguerne - L'origine de ce projet est simple : pendant 4 années au lycée, j'ai poussé mes élèves à vivre de nouvelles expériences en matière d'écriture créative. Notre intérêt a été porté en premier lieu sur la mise en œuvre d'un journal scolaire, et pendant deux ans, les élèves sont devenus des petits journalistes. Les uns parlent de science (le voyage sur la lune, la fièvre, le SIDA...), les autres parlent de leur douar, de la vie scolaire au sein de notre lycée. En un mot, leurs centres d’intérêt sont variés et richissimes.

Un jour, je leur ai proposé la rédaction d'un roman. Je savais très bien que le mot ''roman'' peut faire peur à ces jeunes écrivains. Pour réussir le travail, j'ai tenté de leur faire aimer les œuvres étudiées en classe. Nous avons commencé par choisir le thème central : écrire une histoire qui parle de la vie des élèves à la campagne. Puis, nous avons déterminé les sujets relatifs à la vie rurale : le jour du souk, une journée en classe, le ramadan, Eid Al-Adha, la fête de Alharma, la mort, le mariage précoce, le travail des femmes dans les champs et à la maison, le jour de l'examen, le voyage à Casablanca pour travailler, les vacances à la campagne... Tous ces thèmes ont été traités au travers un récit qui offre aux lecteurs une analyse psycho-sociologique de la vie à la campagne.

Deux années de travail inlassable - écriture, correction, réécriture, traitement de texte à travers l'outil informatique – ont été couronnées de succès. Le nouveau-né était ''Aicha''.

Au début, personne ne croyait à la capacité des élèves d'écrire une bonne histoire. C'est ce qui explique en quoi ce fut impossible de le publier au Maroc. J'ai contacté plus de 10 éditeurs mais les réponses furent diverses, l'un exigeant d'être un écrivain résident au Canada ou en Europe, l'autre demandant de payer une somme d'argent. La maison d'édition Edilivre a finalement accepté le travail et au nom de mes élèves, le roman a été publié sous le titre de "Aicha" avec comme auteur : "ouvrage collectif".

Almaouja.com - Quelles sont selon vous les principaux enseignements à tirer de ce récit collectif, quels sont les principaux messages véhiculés par l’ouvrage ?

LB - Il est important de dire que rien n'est gratuit dans le sens où ce récit collectif était une expérience qui a permis aux élèves de travailler en groupes et dans une complémentarité, c'est-à-dire chaque groupe devait écrire en faisant attention aux autres groupes pour ne pas refaire les sujets et pour garder le même schéma narratif tracé au début.

L'ouvrage véhicule plusieurs messages. D'abord, c'est une représentation littéraire, culturelle et intellectuelle des élèves de la région d'Agdez. Cela veut donc dire qu'il suffit juste de leur donner une chance et de les encadrer pour réaliser des projets dignes d'être encouragés au lieu de sous-estimer leurs capacités. C'est le premier pas en avant et un exemple à suivre par toute personne qui pense pouvoir, vouloir et devoir améliorer le niveau des élèves.

Le roman collectif Aicha porte la parole des habitants de toute cette zone qui vit dans la pauvreté et l'isolement. Les plus touchés par cette situation sont les enfants et les jeunes, les hommes et les femmes de demain. C'est donc à eux de parler des sujets qui encadrent la vie à la campagne. Personne ne peut parler à leur place de leurs sentiments, de leurs sensations, de leurs rêves... de ces lycéennes et lycéens qui font des kilomètres et des kilomètres chaque jour pour se trouver 44 élèves en classe, qui travaillent aux champs durement sous la chaleur à une semaine d'examen, qui vivent loin de leurs familles en louant des chambres dans des vieilles maisons par amour du savoir...

C'est la réalité qui a donné naissance au roman Aicha. De plus, c'est un travail collectif, c'est ce qui explique que la solution est le travail collectif, la main dans la main pour le bien de tout le monde, si chaque personne attend que l'autre commence, ils vont passer le temps en attendant et en souhaitant un changement mais en vain.

Bouguerne LahcenAlmaouja.com - Qu’avez-vous retiré personnellement de cette expérience, qu’avez-vous appris ?

LB - Personnellement, je pense que les élèves, et l'homme en général, est capable de faire beaucoup de choses mais il faut d'abord avoir l'amour et la volonté pour réaliser ces objectifs. Tout est possible, il suffit de mettre un bon plan, de fixer l'objectif, de connaître les capacités, de bien commencer, d'écouter la voix mentale qui vous dit : « oui, tu peux arriver, avancez ... », de ne pas perdre le temps... alors là, on ne peut qu'être fier de soi.

Almaouja.com - Que pensent les jeunes auteurs de ce texte maintenant qu’il est publié ? Quelle sont les réactions environnantes ? Quels sont leur projet à venir ?

LB - Les jeunes auteurs sont fiers du roman surtout qu'il est aujourd'hui publié et que 2M a fait un reportage sur le travail réalisé. Ils sont cette année à l'université, un nouveau monde pour eux. Il y a des sites sur Internet qui ont parlé des jeunes lycéens, les premiers à écrire un roman en français. Au Brésil, Claudia Ferreira Falluh Baldwin doctorat en théorie littéraire et professeur de littérature française et de langue française du Maghreb à l'Université de Brasilia, a écrit un article sur son blog en parlant ce la nouvelle génération des écrivains qui ont l'amour d'écrire sans idéologie (voir le blog). L'article s'intitule : Novíssima geração de escritores magrebinos (Nouvelle génération du Maghreb écrivains).

Cette année, j'encadre un atelier qui travaille sur les contes locaux. Il s'agit cette fois d'une collaboration entre deux ateliers de deux lycées à Agdez : le lycée Ibn Sina et le lycée Idriss Al-aoual avec un grand professeur Lahcen Maânaoui.

Il faut mettre l'humain au centre des projets

Almaouja.com - Quel est votre regard sur l’état actuel de la société marocaine dans la région Sud Est du Maroc, c’est-à-dire dans les provinces de Ouarzazate, Tinghir, Zagora et Errachidia ?

LB - Franchement, je suis désolé pour l'état actuel de la société marocaine dans cette région. Si on compare la situation d'aujourd'hui avec ce que les premiers explorateurs ont décrit, comme Charles de Foucauld en 1883 ou les photos de Armand Lafite en 1930 qui ont passé un temps dans cette région et ont parlé et photographié les conditions de vie des habitants, on ne peut qu'être surpris, car après presque un siècle, ce sont les même pensées et les mêmes idées qui se reproduisent. L’analphabétisme bloque le développement social.

Almaouja.com - Quels seraient selon vous les priorités d’action à mener pour renforcer le développement de la région Sud Est ?

LB - Pour le développement de la région, il est nécessaire de mettre l'homme au centre des projets et il faut commencer par l'école. Au 19ème siècle, Victor Hugo disait que plus d'écoles, c'est moins de prisons. Il est urgent et important de revoir les méthodes, les styles, les programmes.

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Extraits

« À 19 h, je suis à Inraren avec ma copine Fatiha. La fête a commencé, la place est pleine : des hommes, des femmes, des enfants et quelques français. Généralement, la soirée était magnifique, elle était inaugurée par un mot du président de l’association puis des écoliers font des chansons et des blagues. À la fin, les gagnants ont leur prix puis un groupe de musiciens locaux commence à chanter et les jeunes garçons dansent mais les filles gardent leur place car elles ne peuvent pas danser devant les hommes, surtout les vieux du douar que tout le monde respecte.

Le foot n’est pas la seule occupation chez les jeunes. Il y en a qui vont la nuit à la chasse aux pigeons, surtout au ramadan dans les grandes casbahs comme Taourirte en haut d’une colline. Elle comporte plusieurs tours, plusieurs fenêtres, des ruelles et de grandes portes.

D’autres prennent l’aventure de chercher les fruits dans les champs, parfois ils préparent des diners collectifs et ils vont les manger à côté du pont, au bord de l’oued pour se rafraichir, on trouve même d’autres qui se baignent, mais en racontant des blagues ou en écoutant de la musique berbère ou bien les anciens groupes comme Nass El-Ghiouane, Oudaden, Siham… Donc les jeunes gardent beaucoup de sentiments de voisinage et d’amitié plus que les jeunes des grandes villes.

Malheureusement, pour les filles, il n’y a pas beaucoup d’activités collectives, elles travaillent dans les champs pour ramasser à manger pour les animaux, aident à la maison pour préparer à manger, à l’exception d’une seule occasion appelée Assarkem.

C’est une manifestation organisée par les filles du village chaque année, comme dans les autres villages sous d’autres appellations. Asserkam dure trois jours, et parfois quatres jours. Les filles se rassemblent dans une maison, dans un premier temps, pour désigner une fille de chaque famille afin de ramasser la cotisation en argent : trente dirhams chacune. Dans un deuxième temps, elles se rassemblent encore pour choisir le local où faire la fête. Généralement une grande maison au village. Elles partagent les travaux : apporter les tapis, et tout ce dont elles ont besoin …

La fête d’Assarkam dure parfois une semaine si les filles ont ramassé beaucoup d’argent. Le matin, elles préparent à manger le poulet au citron, le couscous, les gâteaux, le célèbre M’ssamen marocain et le thé vert … »

Pages : 62-63

 

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