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Sur la vague du nouveau Maroc

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Un autre tourisme est possible : l’exemple d’Hmad au ksar El Khorbat

  • Écrit par Eric Anglade
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Hmad Ben Amar au ksar El Khorbat

L'économie du tourisme est en crise dans la région Sud Est du Maroc. La baisse des visiteurs met en lumière les problèmes structurels qui handicapent la région, comme les faiblesses du transport et l'enclavement géographique. D'autres raisons expliquent cependant la désaffectation des touristes. L'exemple d'Hmad Ben Amar, au ksar El Khorbat, aux portes de Tinejdad, vient apporter la preuve que c'est bien souvent la manière de faire du tourisme qui est en cause. Quand la manière change, le succès est au rendez-vous.

La région comprise entre Ouarzazate, Zagora et Errachidia était autrefois dénommée le triangle d'or. La beauté naturelle de ses territoires entre mille casbahs, vallées, montagnes et gorges, l'orée du grand désert Sahara, le foisonnement coloré des traditions et folklores, tout concourait à combler le visiteur en quête d'exotisme. Initié par quelques pionniers, le tourisme allait devenir peu à peu la principale activité économique de la région une fois que fut compris l'attrait des étrangers pour un Sud tranquille et accueillant à portée de main. Le tourisme devint de masse et chacun cru pouvoir tirer profit de tous ces trésors comme offerts par une généreuse nature aux populations de ces terres jadis isolées et oubliées dans ce bout lointain du Maroc.

Aujourd'hui, tout le monde s'accorde à dire que l'or s'est changé en plomb. La crise mondiale a bouleversé le bel ordonnancement d'un scénario idéalisé et ceux qui croyaient détenir une rente durable se retrouvent dans le désarroi face à des visiteurs de plus en plus rares, des chambres d'hôtels vides, des voitures de location à l'arrêt, des bazars désertés. Bien peu ont cherché à comprendre les raisons précises de ce désamour. Bien peu ont remarqué que si l'européen voyage toujours autant, malgré la fameuse crise, le taux de retour dans la région demeure étrangement bas. Quelque chose ne fonctionne pas et l'évidence des premiers jours, celle d'un tourisme simple et facile à organiser, a laissé la place à une réalité bien plus difficile à assumer : la région est en concurrence avec d'autres régions sur la planète, elles aussi tranquilles et accueillantes, l'authenticité d'origine s'est figée dans un décorum quelque peu désuet qui ne satisfait plus l'exigence du voyageur. Les dunes du Sahara, balafrées de traces de pas, sont désormais le point d'engorgement d'un triangle devenu l'entonnoir du séjour éphémère de visiteurs empressés d'aller voir ailleurs.

L'économie du tourisme dans la région Sud Est du Maroc n'est pas sur un incontournable déclin

La nature elle, en son entier, n'a pourtant pas fait défaut au territoire. Elle reste là, magnifique de beauté. Si le temps aime la poussière, l'homme vrai du terroir, lui, aime la saisir toujours entre ses mains pour construire et faire vivre sa vie et celle de tous les siens là où il est. Et c'est là précisément, au cœur du triangle d'or qu'Hmad, enfant du pays, a décidé de ne plus se plaindre mais d'agir. Il a vite compris que ni les grandes stratégies nationales, ni les conférences flamboyantes pour construire un tourisme durable, ni les experts ni les injections massives de financement n'allaient pouvoir réussir à créer un rapport harmonieux entre ici, chez lui, et le monde.

Les femmes berbères au ksar El Khornat par Abdellah Azizi pour almaouja.com

Natif d'un village aux portes de Tinejdad, à quelques 50 km du Sahara, Hmad Ben Amar a réussi à redonner vie au ksar de son enfance. Le bien nommé El Khorbat, qui signifie les ruines, est aujourd'hui devenu un lieu de séjour pour les populations d'origine comme pour les voyageurs qui goutent enfin le temps de découvrir toute la région à l'entour.

Sans doute a-t-il fait preuve d'une intuition instinctive en répondant d'abord à la soif de connaissance des visiteurs plutôt que de s'adresser en premier lieu à leur portefeuille. Et sans doute a-t-il fait preuve d'une intuition géniale en construisant d'abord la fierté identitaire des habitants plutôt que de leur faire jouer les tristes rôles de faire valoir d'un folklore au sourire crispé. Son premier pas aura donc été la mise en place, dans les murs réhabilités du ksar, d'un musée des traditions du terroir, véritable labyrinthe où défilent les objets de toute une histoire, celle de son territoire, celle des racines, amazigh, arabe et juive, qui l'ont nourri, celle de tout un peuple enfin soulagé d'être reconnu dans sa vérité. Avec un ticket d'entrée à 20 Dhs, autant dire qu'Hmad a fait montre d'une rare frugalité vis à vis de l'étranger.

Avec l'aide d'un ami espagnol, résident depuis de nombreuses années dans la région, il a ensuite engagé la construction d'une maison d'hôtes. Quatre chambres dans un premier temps, dix aujourd'hui. Le mouvement aura été collectif puisqu'en tant que premier investisseur, il est parvenu à entrainer dans son élan l'ensemble de la communauté villageoise. Le ksar qui n'avait alors que 56 habitations en fonction se retrouve aujourd'hui avec 86 foyers habités pour une population de 350 habitants. Les rues intérieures ont été remises en état, un local communautaire a été récemment ouvert et accueille les artisanats locaux, un centre de santé et une crèche sont en construction. Les maisons qui ne valaient pas grand-chose ont pris une nouvelle valeur auprès d'étrangers attirés par la singularité paisible des lieux. Des marocains des grandes villes planifient d'y installer résidence secondaire. La crise est là, mais la maison d'hôtes et le musée d'Hmad ne désemplissent pas. Le ksar, jadis en ruines, est devenu le cœur vivant du village d’El Khorbat qui réunit près de 3000 habitants. Vivre dans le ksar, dans ces habitats de terre mis au niveau des conditions modernes, est redevenu un plaisir, une fierté.

La maison d'hôtes El KhorbatLa clé du succès ?

L'initiative d'un homme éclairé, la confiance d’amis étrangers, une communauté villageoise soudée autour du devenir de son territoire de vie, une logique certaine de l'intérêt collectif, la rigueur mise dans les détails de l’ouvrage, le respect des lois sur le travail, le sérieux à préserver l’eau, à ne pas gaspiller l’électricité, à bien gérer les déchets et la patience forcenée de celui qui sait où il veut aller.

Une autre raison du succès de l’initiative d’Hmad provient de la particularité du ksar El Khorbat d’avoir été de tout temps un lieu anodin, éloigné des pouvoirs politiques et militaires, différent des grands ksars et casbahs du Tafilalet ou d’ailleurs. Cette simplicité, illustrée dans son architecture et l’absence des signes extérieurs de richesse, a conduit la population à se méfier des considérations politiques et à toujours se débrouiller entre eux.

La réussite est là, contradictoire avec toutes les complaintes des professionnels du tourisme et des autorités qui en restent à la politique du coup d'éclat, festival par ci, conférences par là. Pour qui a pu être déçu par le côté factice de l'icône institutionnelle de la région, le ksar d'Aït Ben Haddou, reconstruit à grand renfort de label Unesco, la découverte du ksar d'El Khorbat frise l'émerveillement. C'est toute une vie qui vibre dans les ruelles couvertes de ces poutres de palmiers. C'est la fraicheur de l'ombre assurée par l'ouvrage de l'artisan qui connait son art. C'est la terre qui nous contient du sol au plafond, de tous côtés, et nous autorise un repos précieux. C'est la douceur de la rencontre avec l'autre que l'on est heureux d'accueillir, fier avant tout d'avoir su préserver et mis en valeur le trésor premier des anciens : l'aptitude à l'accueil bienveillant du visiteur de passage à qui l'on offre le meilleur de soi.

Hmad a encore plein d'idées dans sa tête pour faire grandir le projet d'El Khorbat. Son idée préférée est d'aménager l'entrée du ksar pour faire revivre l'ancien marché au troc et ainsi proposer au touriste un moment unique où s'échangeraient les biens respectifs, ceux d'ici contre ceux d'ailleurs. Juste un petit carrefour de négoce entre les femmes et les hommes du Sud et ceux Nord, là au beau milieu d'un triangle qui n'aurait plus peur de la rouille, en plein cœur d'un Maroc qui aurait retrouvé le bonheur d'être.

Le ksar EL Khorbat près de Tinejdad

Hmad l'a prouvé, un autre tourisme est possible. Il a la conviction que la méthode qu'il a utilisée est valable ailleurs et que d'autres initiatives privées vont pouvoir remodeler l'économie de la région. Il est prêt à travailler de concert avec tous ceux qui dans leur douar, leur casbah, leur ksar, veulent se saisir du développement de leurs terres et ainsi être maître de leur vie comme de leur devenir. Il est prêt à aider les jeunes à se saisir de ce défi.

En attendant, Hmad peut être satisfait : il a réussi à faire fleurir les ruines.

Chapeau l'artiste !

En savoir plus

- Le site web du projet www.elkhorbat.com

- Pour joindre Hmad : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser. / 00.212.676.52.73.92

- Le Musée des Oasis : à découvrir sur almaouja.com

- Le projet El Khorbat est labellisé "Clef verte"

 

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