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Sur la vague du nouveau Maroc

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Les jours de cuivre

  • Écrit par La rédaction

La mine de Bouskour par www.mindat.org

El Hassane AÏT MOH est né à Ouarzazate, au Maroc, en 1962. Enseignant, il a obtenu un DEA d’anthropologie et de sociologie et une licence en sciences de l’éducation à l’université Lumière Lyon 2. Il s’est notamment penché sur la problématique de l’identité et la complexité des liens entre les hommes porteurs de cultures différentes.

Ses romans « Le thé n’a plus la même saveur », « Le captif de Mabrouka », et « Les jours de cuivre », sont publiés chez l’Harmattan.

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Ouarzazate, vue de loin

Nouvelle rencontre avec El hassane Aït Moh qui revient dans son dernier roman, intitulé "les jours de cuivre", sur son enfance à la mine de Bouskour, près de Ouarzazate. Dans la continuité de ces deux précédents livres, "Le thé n'a plus la même saveur" et "Le captif de Mabrouk", l'auteur porte témoignage de l'histoire humaine du Maroc.

Almaouja.com - Lors de notre précédente rencontre en juin 2012, vous nous informiez de la préparation d'un nouveau livre autour du récit de la mine de Bouskour dont l'activité s'est arrêtée en 1976. Ce livre est aujourd'hui édité sous le label l'Harmattan et porte le titre "les jours de cuivre". Comment s'est déroulé le chantier de ce nouvel ouvrage ? Avez- vous rencontré des difficultés à replonger ainsi dans vos souvenirs ?

El hassane Aït Moh - Il y a deux ans, en pleine écriture du roman "Les jours de cuivre", j’ai visité la mine de Bouskour que j’ai quittée il y a plus de quarante ans. Qu’ai-je trouvé ? Jacques Salomé a raison de dire : "Nous ne savons jamais ce que nous réserve le passé". Jamais je n’aurais cru que l’ignorance habituellement réservée à la connaissance de l’avenir pourrait s’appliquer aussi bien au passé. Et pourtant. Qu’ai-je trouvé ? Pas grand-chose. Que reste-t-il de ce lieu d’enfance ? Des vestiges et de la poussière. Les images étaient si fortes, et le choc trop brutal. Tout s’est évanoui, comme s’il n’y avait rien eu sur cette terre.

Je distinguais à peine les traces vagues d’un passé désormais inexistant, sauf dans ma mémoire. Je me sentais trahi par ce lieu qui n’a su garder de mon enfance que de piètres squelettes métalliques d’usines désossées.

Notre maison ? Un amas de terre solitaire et sans visage… Où que je jette mon regard je ne rencontre que vestiges et ruines. Comme si le lieu me disait avec une profonde tristesse : "Va-t-en, tu n’as plus rien à faire ici. Il n’y a plus rien pour toi ici". Je me sentais comme un amant ingrat parti loin, ayant abandonné sa bien-aimée ; et au retour, il découvre une vieille femme qui a tout oublié de leur ancien amour.

J’ai escaladé la colline qui jadis menait aux ateliers, et dans mes oreilles résonnaient les pas des ouvriers aux bottes de caoutchouc, une cascade d’images défilait dans ma têtes, les images s’entrechoquaient, les visages des hommes, des femmes, des enfants qui ont longtemps vécu sur cette terre d’amour et de tendresse. J’avais l’impression au cours de ce voyage à Bouskour d’être embarqué dans une machine à remonter le temps. Tout m’est soudain revenu, et je me suis abandonné toute la journée presque dans un état second à revivre ce passé lointain. Le soir en rentrant à Ouarzazate je me suis senti vidé, mes forces étaient épuisées comme si j’avais parcouru plusieurs kilomètres : mon corps a voyagé en même temps que ma mémoire.

Les jours de cuivre de El hassane Aït MohAlmaouja.com - Vous avez vécu enfant dans cette mine jusqu'en 1972, date à laquelle vous avez rejoint Ouarzazate pour y poursuivre votre scolarité. Quelles sont les particularités d'une enfance passée dans un tel environnement ? Qu'est ce qui fait que c'est différent d'une autre enfance passée ailleurs ?

AM - La différence, ou disons plutôt la particularité de ce lieu d’enfance tient au fait que c’est d’abord une mine. C’est un lieu chargé d’histoire, de mystères et de récits singuliers de jeunes paysans parachutés dans un monde industrialisé.

Je serai tenté de parler d’une culture de la mine, comme on parle de la culture urbaine, rurale ou populaire. La mine est un lieu d’apprentissage où les ouvriers fraîchement extirpés de leur vie rurale traditionnelle s’initient aux normes de la vie moderne : la discipline, le respect du temps, la découverte de l’outil technologique, le confort relatif. La mine de Bouskour était dans les années 1960 l’un des lieux perdus les plus équipés du Grand Sud : école, cinéma, salle de fête, supérette, boutiques, boucher, transport : une petite parcelle d’Europe jetée comme par hasard dans ce grand désert. C’était que là que j’ai vu mes premiers film Western en noir et blanc. Il régnait dans la mine une ambiance chaleureuse, toutes les familles se connaissaient, échangeaient les visites et organisaient leurs fêtes en groupe. Je crois que pour toutes ces raisons, il est légitime de considérer ce lieu à cette époque de l’histoire un lieu pas comme les autres.

Almaouja.com - Lorsque la mine a fermé, et même si vous étiez encore très jeune, vous rappelez vous ce que vous avez ressenti vraiment ? Non pas tant vis à vis de ce que ressentaient vos proches mais vous, comme enfant happé par son devenir ? Vous mentionniez le choc de la rencontre avec le chaos de la grande ville, mais n'était ce pas aussi pour vous le signe du renouveau, celui d'un ailleurs qui allait devoir s'imposer, celui d'une vie qui allait devoir se construire en rupture avec le sillon de ses parents ?

AM - Partir c’est mourir un peu, disait-on, c’est mourir à ce qu'on aime bien sûr. Pour moi, Partir de la mine de Bouskour à l’âge de dix ou onze ans est une déchirure, une perte de repères qui allait bouleverser le cours de ma vie. La ville est un lieu peu commode pour le nomade que j’étais, épris de liberté et de grands espaces. À peu de choses près, j’ai vécu le même désarroi qu’un Indien qui, ayant abandonné ses infinies prairies, ses chevaux et l’horizon lointain, s’est retrouvé au cœur d’une ville américaine sans âme, engouffré dans un immeuble anonyme. L’envie de découvrir était certes présente, mais mes sentiments étaient dominés par l’appréhension et la peur d’un milieu hostile, ou présenté comme tel. Je n’avais pas vraiment envie de partir loin de « chez moi », j’avais peur de quitter la zone de confort à laquelle je me suis habitué parmi mes parents et mes sœurs.

Partir, c’était s’aventurer dans la zone du risque, de l’inconfort et de l’incertitude. Ce n’était qu’après que je découvrais peu à peu les délices de l’autonomie, le bonheur des petits choix solitaires et le plaisir d’agir seul comme un grand.

Almaouja.com - Quel a été le moteur personnel, la motivation intime, pour la rédaction de ce livre à cette étape là de votre vie ?

AM - Je suis sans cesse habité par ce lieu qui a laissé au fond de moi une profonde nostalgie à ce qui était le monde auparavant. Je m’explique : je n’ai nullement envie de revivre le contexte politique, social et économique de cette période-là caractérisée au niveau national par une profonde détresse des populations livrées à elles-mêmes, désespérées, malmenées et dépourvues du moindre confort. Si je tiens à quelque chose de cette époque-là c’est bien sûr à autre chose que je tiens : il y régnait une vie sociale intense où des valeurs profondément humaines structuraient la société.

Le témoignage d'une période sombre du Maroc

À La mine de Bouskour, comme dans les autres mines je suppose, régnait une belle ambiance fraternelle ; l’esprit de solidarité, l’entraide, le vivre-ensemble, n’oublions pas qu’il y avait un mélange entre les populations : citadins venus des grandes villes, ruraux issus des villages environnants et Français qui supervisaient les travaux de la mine. On y célébrait côte à côte la fête du Sacrifice (l’Aid) et Noël, on mangeait des dattes et du chocolat, on s’initiait à l’intecrculturel dans le berceau. Mon enfance à la mine m’a apporté beaucoup, elle m’a appris la rencontre, le respect de l’autre dans ses différences et le partage de nos valeurs communes. Vous avez certainement compris à présent les raisons de mon attachement à ce lieu chargé de civilisation et d’humanisme, car à mon sens la vraie signification de la civilisation c’est d’abord la disposition à vivre ensemble dans le respect d’autrui, abstraction faite de sa couleur de peau, de sa religion, de sa langue ou de ses idées… Bref c’est le respect des différences qui est au fondement de toute société humaine.

Dans ma mine, il y avait de la place pour tout le monde, et ça se fêtait tous les jours. La mine de Bouskour était une opportunité pour la région pauvre et enclavée, elle offrait du travail aux populations démunies et sans espoir, c’était un vecteur de dignité humaine et de bien-être social, malgré les conditions difficiles que vivaient les ouvriers à l’époque. Ce livre n’est pas seulement un hymne au vivre ensemble, il ne retrace pas que le bon côté des choses vécues, il se veut aussi comme le témoignage d’une période sombre de notre pays, c’est l’histoire d’un enfant qui s’ouvre à la vie et découvre une société bloquée qui regorge de gens victimes de dérapages et de persécutions perpétrées par une machine aveugle et destructrice.

Le problème de Ouarzazate est d’ordre culturel

El hassane Aït MohAlmaouja.com - Nous avions lors de notre précédente interview parlé longuement de Ouarzazate et de son désert culturel, de l'atonie de ses dirigeants vis à vis des besoins profonds de la population. Quelle est aujourd'hui votre aperçu de Ouarzazate ? Peut-on sentir une évolution au bout d'une année ? Vos conclusions d'alors sont elles encore d'actualité ?

AM - Au risque d’être taxé de chauvin ou de narcissique, je peux vous assurer qu’au cours de mes voyages et de mes rencontres au Maroc et l’étranger j’ai appris beaucoup de choses sur les gens de Ouarzazate, et sur moi-même puisque j’en fais partie. Ils sont réputés pour leur bonté et leur authenticité. Ce sont des gens sages, réfléchis et dignes. Des qualités rares que de nombreux observateurs leur reconnaissent.

Mais, l’envers de la médaille malheureusement, c’est que ces qualités bien que largement reconnues ne leur permettent pas de s’affirmer, ni de construire une identité forte capable de mettre en valeur les potentialités dont ils sont capables.

Le problème est d’ordre culturel, lié à l’histoire même de la ville, à la sociologie de ses populations et au contexte national en général. Tout le monde s’accorde à dire que la région de Ouarzazate regorge de richesses humaines, patrimoniales, touristiques et culturelles, tout le monde s’accorde aussi à dire que le sous-développement dans lequel vit cette région revient au manque d’infrastructures, au désengagement des politiques et à la mauvaise gestion. Presque tout le monde est capable aujourd’hui de dresser un diagnostic alarmant sur la situation dans cette région. Mais les réponses aux problèmes tardent à venir, le désespoir gagne du terrain et les gens vivent dans un provisoire qui dure.

Il règne encore une gestion au jour le jour

Il faut reconnaître qu’il y a récemment et de plus en plus une prise de conscience de cette situation et que des volontés se manifestent ça et là, notons à titre d’exemple quelques actions louables au niveau de l’aménagement urbain de la ville, mais reconnaissons aussi et surtout qu’il n’y a pas encore une vision claire et stratégique de ce que doit être cette région. En dépit de la succession des gouvernements et des conseils municipaux, il règne encore une gestion au jour le jour et la politique des retouches qui n’affecte en rien les problématiques structurelles comme le désenclavement, le chômage des jeunes, la pauvreté, l’analphabétisme et le vide culturel comblé souvent par des festivals folkloriques ou des manifestations à caractère élitiste. Certes, des associations citoyennes ne cessent d’œuvrer pour redynamiser le champ culturel, mais leurs actions s’avèrent insuffisantes et sans ancrage réel dans la vie quotidienne de la population.

Concernant l’éducation, la province de Ouarzazate a vécu une expérience novatrice au milieu des années 1990, il s’agit bien sûr de la Stratégie de développement de l’enseignement en milieu rural menée par l’ancien (et actuel) ministre de l’Éducation nationale Rachid Benmokhtar. Le rêve de cet homme visionnaire et porteur d’un projet clair pour l’éducation au Maroc a été vite mis à rude épreuve par ceux qui lui ont succédé, le politique a malheureusement pris le pas sur le scientifique. Mais gardons espoir puisque l’ancien ministre revient, tant mieux puisque notre école malmenée par une succession de luttes politicardes, est piégée dans une situation sans issue. J’ai personnellement vécu cette période en tant que formateur des maîtres à cette époque-là au Centre de formation des enseignants et je peux vous dire que c’était l’âge d’or de la réforme de l’éducation dans la région.

Le progrès est dans l’accumulation des expériences réussies

Beaucoup d’expériences ont été menées dans la région et dans des secteurs différents, certaines échouent, mais d’autres réussissent, malheureusement celles qui réussissent ne sont pas valorisées, ni pérennisées, et l’on se retrouve toujours avec une région qui ne progresse pas, privée de mémoire, et sans histoire de développement. Car le progrès est dans l’accumulation des expériences réussies.

Maintenant, espérons que la régionalisation future travaillera dans ce sens pour donner plus de cohérence aux projets de développement et de continuité aux expériences, il s’agira alors de pérenniser les actions novatrices afin de permettre à la région de progresser vers un avenir meilleur. Une démarche positive apportera un peu d’espoir aux populations, insufflera une nouvelle dynamique. Il faudra mettre en œuvre les moyens nécessaires pour améliorer l’éducation, promouvoir la jeunesse, lutter contre la délinquance naissante causée par la misère et le désœuvrement, bâtir des projets structurants, impliquer la population dans les choix et les projets de développement.

Almaouja.com - Un quatrième livre est-il en préparation ?

AM - Les projets d’écriture ne manquent pas, j’ai beaucoup de chantiers ouverts, je ne sais pas dans quelle direction cela m’amènera. Je n’écris pas sur un thème en particulier. Je ne fais jamais de plan préétabli. Chaque jour, je note des idées qui me viennent à l’esprit, des souvenirs, des faits divers, des phrases, des synopsis, des plans, des personnages… C’est le hasard qui décidera un jour du sujet du roman.

En ce moment je mène une recherche sociologique sur l’exclusion en France dans le cadre d’une thèse de doctorat à l’université Jean Monnet à Saint Etienne. J'aime beaucoup le cinéma aussi comme moyen d’expression, l’image est quelque chose qui me fascine, j'ai envie d’explorer davantage les réalités de notre région, notamment des populations qui vivent hors du circuit classique, j’ai en ce moment envie de travailler sur les nomades de Jbel Saghro. Un film sur ce sujet m’aurait intéressé, je travaille déjà sur un scénario… Je ne sais pas ce que ça va donner.

Les images de la mine de Bouskour sont tirées sur site www.mindat.org

Extrait

C’était la fin des années soixante-dix, la mine de Bouskour, touchée de plein fouet par la crise du cuivre, s’arrêta. Un incident mondial allait bouleverser la vie paisible du petit village perdu qui bascula soudain dans le chaos. Comme un vieux malade agonisant, la mine expira son dernier souffle. Tout s’immobilisa brusquement.

Le concasseur lâcha son ronron final qui n’était plus qu’un long sanglot, laissant derrière lui sous un ciel brumeux l’interminable ennui de la vallée. La mine ne respirait plus, son cœur cessa de battre. D’immenses bâtiments jadis bouillonnants de vie se dressaient désormais vainement dans un silence morbide.

Un mythe s’effondra devant les yeux résignés des ouvriers désormais livrés à eux-mêmes, des familles entières qui y vivaient depuis des années se retrouvèrent sans la moindre raison d’y rester, la vie se figea soudain avec l’ultime soupir des machines.

Les cuves furent mises à sec, la fonderie s’assécha, l’usine cessa de ronronner, les ateliers ne furent plus que de vains assemblages métalliques semblables à un gigantesque squelette, la berge qui retenait naguère les flots des déchets de cuivre s’éleva en une montagne gris souris au milieu des rochers noirs. Les commerçants abandonnèrent leurs boutiques vides, l’école ferma ses portes, la mine s’arrêta comme on meurt d’une crise cardiaque. Le peuple des prolétaires qui y travaillaient fut relâché subitement dans la nature, tout bascula pour ces pauvres ouvriers qui avaient cru pendant tout ce temps que tournait la mine avoir à jamais enterré leur vie de paysans misérables. Ils retombèrent alors dans leur malheureuse condition, comme on dégringolait d’une échelle après un bref espoir que suscite le fait d’avoir grimpé les premières marches. Ils se retrouvèrent avec une armada d’enfants sur le dos, résultat des allocations familiales qui stimulaient leur désir d’en avoir toujours plus, alors ils s’étaient mis à engrosser leurs femmes sans se soucier du lendemain.

Mon père s’obstina longtemps à garder sa boutique ouverte avant qu’il ne se persuadât que tout était bien fini, il renonça finalement et se résigna à fermer la porte d’un lieu qu’il allait quitter pour toujours, et qu’il ne reverrait plus jamais de sa vie. Il pleura comme un enfant le jour où il abandonna sa maison joliment refaite à neuf, et à laquelle il tenait comme à la prunelle de ses yeux ; mais ce qu’il regrettait par-dessus tout, c’était son petit jardin où commençait à fleurir la menthe promettant une bonne récolte.

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