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Ouarzazate, vue de loin

  • Écrit par la rédaction
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Ouarzazate

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El hassane Aït Moh est né à la mine de Bouskour, près de Ouarzazate. Son diplome de baccalauréat en poche, il rejoint la France où il poursuit ses études et intégre en 2002 la mission culturelle marocaine. En 2009, il publie son premier roman intitulé " Le thé n'a plus la même saveur" puis, une année plus tard et sous le même label d'édition l'Harmattan, parait son dernier ouvrage "Le captif de Mabrouk". Il retourne chaque année sur les lieux de son enfance car il aime tisser les fils du monde et mélanger les cultures. Il nous fait partager son regard sur la cité de son coeur.

El hassane Aït MohAlmaouja.com - Pouvez-vous nous dresser un bref résumé de votre parcours depuis votre enfance à Ouarzazate ?

El hassane Aït Moh - Je suis né à la mine de Bouskour en 1962 d'un père commerçant et d'une mère femme au foyer. Après des études primaires dans la seule école de la mine, j'ai atterri à Ouarzazate en 1973 où j'ai poursuivi mes études secondaires jusqu'au baccalauréat en 1982. A cette date, je quitte le Maroc pour continuer mes études universitaires en France avec une bourse de l'Etat marocain. En septembre 1982, j'arrive donc à Lyon et dans ce même temps je découvre la civilisation française dans laquelle je plonge avec un réel appétit intellectuel. En 1986, je décroche une maîtrise de sociologie et ensuite une licence en Sciences de l'éducation.

Pour des raisons familiales, je regagne alors Ouarzazate où je me décide à passer le concours d'entrée au centre de formation des enseignants. C'est ainsi qu'en 1991, je suis affecté dans une école à 30 kilomètres de Ouarzazate (Afra, Idelssan). Un an après, je suis sollicité pour assurer la formation des enseignants stagiaires, charge que j'assume avec passion jusqu'en 2002, date à laquelle je retourne m'installer en France en tant que membre de la mission culturelle marocaine. Depuis, j'habite dans la Drôme. Entre temps, j'ai écrit deux romans qui s'inscrivent au cœur de la problématique de l'interculturalité. " Le thé n'a plus la même saveur", édité en 2009 chez l'Harmattan, et "Le captif de Mabrouk" en 2010 chez le même éditeur.

Almaouja.com - De quand date votre dernier passage à Ouarzazate ? Pouvez-vous nous décrire vos impressions d'alors ?

AM - Mon dernier séjour à Ouarzazate ne date pas de très longtemps, c'était le mois d'août dernier. C'est un rituel, je passe mes vacances d'été à Ouarzazate car c’est là que j’ai toute ma famille, pas mal d'amis, et cela fait plaisir de retrouver tout le monde après une année d'absence.

Mes impressions... mes préoccupations, dirais-je puisque je reste très attaché à cette ville, comme à mon pays d'ailleurs. J'y ai vécu, j'y ai travaillé, je l'ai quittée. J'ai donc expérimenté presque tous les états affectifs qui nous relient à un lieu. Ouarzazate est une ville aux potentialités énormes du point de vue humain, structurel, et naturel. Elle s'embellit, elle attire de plus en plus de monde, c'est bien. Mais, elle souffre cruellement de l'absence d'une politique claire, cohérente et efficace en direction de la population, notamment des jeunes. Là, je parle en particulier de l’accompagnement des jeunes qui sortent de l’école sans diplôme, et sans aucune formation, c’est désastreux pour notre avenir. La ville devra mettre en place avec les partenaires adéquats des plans d’action pour accompagner professionnellement les jeunes et leur permettre de s’insérer dans le marché du travail. Il faut aider ces catégories sensibles et vulnérables à sortir du vide qui ronge en eux l’espoir d’une vie meilleure.

Almaouja.com - La ville bruisse de complaintes incessantes sur l'enclavement de la ville, enclavement géographique avec la question de l'accès via le col de Tichka, mais il ressort de nos premières observations qu'un grand nombre de personnes, et notamment parmi la jeunesse, se plaignent d'une sorte d'enclavement culturel. Comment comprenez-vous ce constat et surtout comment l'expliquez-vous ?

AM - Cela s'explique par le fait qu'il n'y a pas encore de responsable au niveau local pour qui la culture est une priorité vitale, ou s’il existe, il manque de vision méthodique sur la chose culturelle. Et puis il y a le problème de la définition même du mot "culture". C'est quoi la culture ? Il n’y a pas de consensus dans la conception de ce terme. Certains y voient l’inculcation des dogmes religieux, l’encadrement spirituel des jeunes, d’autres la considèrent sous son aspect intellectuel : littérature, beaux-arts, etc. Si on part de la définition de la culture comme un moyen de s’ouvrir sur le monde, de rencontrer d’autres idées, d’exprimer librement ses idées, ses émotions et ses visions du monde, on constate malheureusement qu’il y a une sorte de mépris des nouvelles formes culturelles notamment celles qui sont portées par les jeunes. Le conformisme est un obstacle au développement culturel. Bref, on manque encore ici d'une vision claire et donc d'une politique volontariste à ce niveau. Certes, votre magazine almaouja est un outil de travail intéressant, ne serait-ce que par le fait qu'il permet aux gens de s'exprimer, notamment ceux à qui on ne demande jamais leur avis, cela donne de l'espoir. C'est un acte de courage que je salue du fond de mon cœur.

Almaouja.com - Comment selon vous "désenclaver" le territoire au niveau culturel ? Si les gouvernants locaux, comme les élites, en avaient l'intention, quels conseils leur donneriez-vous pour faire fleurir ce désert culturel ?

AM - "Le désert"- comme vous dites-, ne serait plus désert si la volonté des responsables était de se fixer comme priorité la démocratisation de l'accès à la culture. Le théâtre, le cinéma, la musique, la chanson ... La formation culturelle passe d'abord par des infrastructures et des moyens humains et logistiques qu'on n’a pas encore sur Ouarzazate. En 2012, il faut faire au moins 200 km jusqu'à Marrakech pour voir un film. Nous avons une conception de la culture qui folklorise celle-ci et la maintient dans des formes figées. Pour réussir, il faut commencer par former des personnes aptes à réfléchir sur la culture et à promouvoir une politique culturelle à même de relever les défis, de former les jeunes, de promouvoir l’esprit critique, et de combattre l'ignorance et les dogmatismes.

Almaouja.com - Vous expliquiez le désert culturel de Ouarzazate par l'absence d'un responsable sincèrement intéressé par la politique culturelle de son territoire. Vouliez-vous dire que c'est la seule solution pour qu'émerge une vie culturelle ? Dans l'attente de cette bienheureuse évolution de l'élite politique locale, n'y aurait-il pas d'autres moyens, d'autres rouages à faire bouger pour que quelque chose se passe ?

AM - L’écoute des jeunes est très importante pour les aider à mettre en œuvre leurs projets culturels, les soutenir dans leur démarche pour que puisse émerger une culture en mouvement. Une culture de la modernité. Pour cela, il faudra mettre en jeu des moyens financiers importants, comme pour les autres secteurs de la société, je pense par exemple aux bourses pour jeunes écrivains, aux aides techniques pour ceux qui s’investissent dans la musique, au soutien des associations qui promeuvent la formation culturelle et intellectuelle des jeunes.

Pour rendre le champ culturel vivable, il faut créer une dynamique susceptible d’entraîner les gens dans la beauté de la culture. Il ne suffit pas de créer des bibliothèques (ou des médiathèques maintenant), encore faut-il être capable de faire aimer aux enfants la lecture et le livre par des actions qui rendent vivantes les structures. Les associations existantes pourront être un vecteur de dynamique culturelle si elles bénéficient du soutien de la municipalité et des personnes-ressources. Elles pourront s’investir dans des actions simples mais très porteuses pour la ville. Il serait opportun que les acteurs qui œuvrent dans ce domaine réfléchissent aux énormes possibilités qu’offre la région pour conjuguer culture, tourisme et patrimoine. Reste à réfléchir ensemble, trouver les moyens, les partenaires valables et organiser les actions.

Almaouja.com - S'il n'y a pas de politique culturelle, nous pouvons aussi constater l'absence d'économie culturelle. Le schéma de l'offre et de la demande semble ne pas fonctionner. Qui est le premier qui manque à l'appel ? Est-ce l'offre ou la demande ? Pourquoi n'y a-t-il pas au moins une vraie librairie à Ouarzazate, en tant qu'entreprise ?

AM - Il est périlleux d’avancer ici que l’offre crée forcément la demande. Si l'on reprend l'exemple d'une librairie, nous pouvons reconnaitre que c’est l’absence de la demande due à la crise de la lecture qui fera qu'un tel projet peinera à voir le jour. Il faut commencer par implanter des bibliothèques dans les écoles avec une réelle pédagogie de lecture : condition sine qua none pour créer des futurs lecteurs. La culture passe par l’éducation, c’est pour cela que le rôle de l’école est déterminent dans la formation de l’esprit « culturel ». Cependant, et concernant Ouarzazate, il y a un manque patent au niveau de l’offre ; je pense que la demande suivra, il y a donc une forte potentialité à développer en matière d’entrepreneuriat culturel.

Almaouja.com - Prenons le large et jetons un oeil sur le Maroc en son entier. L'un des grands chantiers d'avenir du pays est sans aucun doute celui de la régionalisation qui dessine un Maroc des régions et donc induit pour toutes les collectivités humaines régionales le lent cheminement vers la constitution d'identités régionales comme mosaïque de l'identité marocaine unitaire. Vous connaissez l'expérience française en la matière. Comment ressentez-vous cette évolution du Maroc telle que posée par le Roi Mohamed VI en 2010 ? Ressentez-vous possible cette évolution vers un Maroc des régions ? Et enfin, percevez-vous les contours de ce qui pourrait être l'identité de la région dans laquelle se situe Ouarzazate ?

AM - La régionalisation n’est pas un but en soi, c’est un outil qui permet le transfert aux régions des pouvoirs administratifs pour plus de justice et de démocratie. Le Maroc a fait un long chemin dans ce domaine avec des embûches certes, mais la réelle révolution commencera désormais avec les nouvelles orientations royales qui confèrent aux régions de réels pouvoirs de décision. J’apprécie le chemin parcouru par la France où on trouve des territoires affirmés, développés, où le produit régional est valorisé. Au Maroc, les spécificités régionales notamment dans le domaine économique et culturel, si elles se renforçaient, donneraient aux pays une identité forte pour défendre leurs produits et leurs labels.

Quant à l’identité de la région du sud-est, je pense qu’elle trouvera sa force dans la communauté des destins et les potentialités économiques qui sont à développer dans l’avenir. La région est caractérisée par la faiblesse des investissements au niveau des infrastructures et des projets novateurs, il faut commencer par décloisonner le territoire, le relier au reste du pays, promouvoir les produits régionaux, et surtout encourager les projets économiques de grande envergure pour assurer l’emploi et le bien-être de la population.

Almaouja.com - Avez-vous un projet de livre en cours ou en projet ? Si oui, quel est le sujet traité ?

AM - En ce moment, je travaille sur le projet d’un livre autour de la mine de Bouskour qui s’est arrêtée en 1976 je pense ; elle était un centre important de l'activité économique dans la région. Ces mineurs terrés dans les entrailles d’une terre gorgée de cuivre, voilà l’image qui grouille encore dans ma tête. J'ai effectué une visite dans ces lieux l'été dernier et ça m'a donné envie de faire revivre la mémoire de ce lieu mythique. Il sera également question de Ouarzazate, comme dans les deux premiers romans, c'est une ville qui joue presque son rôle de personnage dans mes écrits.

En savoir plus

- Une interview relative à la sortie du livre "Le Captif de Mabrouka"

 

 

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