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Sur la vague du nouveau Maroc

mémoires partagées

Mémoires d’outre mer

  • Écrit par Jalil Didi

Sur un ton solennel Lhaj Hosa évoque des bribes de ses souvenirs de la 2ème guerre mondiale. Ni le temps ni la défaillance de mémoire n’ont pu éteindre en lui les braises de ces mémoires lointaines. Certes la force lui fait défaut à l’âge de 80 ans. Mais sa volonté de partager l’emporte sur sa sénilité. Il restitue dignement les souvenirs épars de ce qui est pour lui un véritable coup de théâtre.

C’était par un mois de mai en 1940, Hosa âgé à peine de 14 ans fut conduit vers l’hexagone. Lui, qui n’était qu’un jeune campagnard. Habitué au ciel clairement constellé de Ouarzazate. Il s’amusait naïvement à fouler les chemins caillouteux de Tarmigte et les ruelles qui sentaient le pisé. La vie des gens de la campagne était sienne. Mais la foudre de la 2ème guerre mondiale l’arracha à sa terre. A sa quiétude d’âme et d’esprit. Sa candeur serait mise à l’épreuve. A son insu, le jeune de Tarmigte allait vers un destin qu’il ne croirait jamais vivre même dans ses pires cauchemars. Le chemin du non retour peut-être.

Le premier rassemblement du cortège était à Ain Choq, Casablanca. Le temps d’effectuer des visites médicales et des procédures administratives. Un lundi du mois de mai, à midi, c’est l’embarquement à bord d’un bateau vers La France. La mer se dévoile pour la première fois devant ce natif des terres arides. Ce houleux monde flottant lui inspirait vertige et grandeur. Hélas, pour lui cette croisière n’a rien d’amusant. Elle fut entourée d’embûches. Troublée par les monstres de guerre qui sillonnaient jour et nuit les eaux de l’Atlantique.

Le drame ne tarde pas à venir. Minuit sonna quand les sirènes d’alerte semaient la peur et rappelait à Hossa l’ambiance de la guerre. Une brusque attaque allemande.

« Nous étions en pleine nuit quand le son de l’alarme déchirait le ciel. On commence à crier. Une frégate de guerre allemande nous a atteints. Notre bateau est abîmé par un tir de missile. On nous a distribué des canaux de sauvetage. Et nous ont recommandé de s’y accrocher au cas où le bateau sombre. Des avions viendraient nous repêcher… ». C’est ainsi que le vieux relate ce fragment dramatique à sa manière. Les frémissements de sa voix et de son corps trahissent son assurance. Il rebondit soudainement pour intensifier la gravité d’un tel incident « …sept jours et sept nuits en plein mer dans un bateau empli d’eau !!! ». À ces mots Hossa se durcit. Comme pour attendre la délivrance. C’était le compte à rebours. L’effroi de disparaître dans un immense gouffre. Une seconde attaque ou un chavirage éventuel du bateau seraient un coup fatal.

Le bateau en détresse échoue enfin sur le rivage. La vie illumine de nouveau les visages assombris. Une trêve semée de peur et de méfiance. Hossa poursuit « nous avons atteint la rivière de bordeaux le matin. Le soir nous remontons vers Bordeau. 50 km à parcourir. Nous fûmes conduits vers une place appelée américain parc… ». Le vétéran en contant son aventure s’attarde à se rectifier. A manipuler des mots en français au fur et à mesure que son récit avance.

Pris dans cette spirale où on respire la mort. Tout est coloré de drame difficile à comprendre par ce bédouin. Hosa n’arrivait pas à saisir les contours de ce nouveau monde. Son imagination est assez étroite pour assimiler les proportions et les enjeux d’une guerre mondiale. Il portait un regard particulier sur son nouvel univers. L’ombre de la guerre noircit tout en lui. L’assombrit. Pourtant l’abondance en eau et la verdure qu’il a remarqués en remontant la rivière de bordeaux l’enchantaient. C’est son penchant existentiel qui prime. Le désir d’habiter une terre où l’eau ne manque pas. Où les terre fertiles prospèreraient pour épargner aux hommes la disette. Mais cette terre n’est pas sienne. Ces hommes non plus. C’est juste une brève immersion dont le dénouement tend vers le tragique.

La nuit du 4ème lundi, la panique est de retour. C’est le premier bombardement de bordeaux la nuit du 19 au 20 juin. Un brusque raid aérien allemand crée une terreur violente. La cible en est le parc américain, place d’arme. Les avions aspergeaient les lieux d’essence. Puis le largage des bombes et des tirs servaient d’orchestre. Un autre épisode d’un drame en série. « Les allemands nous ont bombardé parce que nous étions sur une place d’arme. Ils nous ont aspergé d’essence d’abord. L’alerte fut déclenchée. Suivie de terribles frappes aériennes. Une bombe s’est explosé près de nous et a enflammé un énorme feu. Tout est embrasé. Nous nous sommes enfuis. Une autre bombe s’est posée devant nous. Heureusement elle est tombée dans la boue. Je me suis caché dans un tronc d’arbre. J’égrène des psalmodies et des versets coraniques. Je fais ma dernière prière. Puis J’ai grimpé hâtivement un mur. Et me suis sauté en traversant des fils électriques en dehors de la base. Affolé, Je courais au milieu des champs… » poursuit Hosa sur un ton héroïque. Déflagration, fuite, esquive de la mort. Des péripéties troublantes dans une tragique chasse à l’homme.

Le vieux élargit sa réflexion. Il rappelle aussi l’invasion de la Pologne. Pour lui ça relève de l’incroyable. « En deux heures l’Allemagne a envahi la Pologne. Partout, un lourd arsenal de guerre. Tout ça en deux heures ?! Un jeu d’enfant ... !» Hosa revoit l’ampleur d’un tel incident. Il Cherche à se positionner dans cette agitation troublante. Mais en vain. Tout le dépasse.

Enfin la délivrance. Après 30 jours de malaise, il est temps de rentrer au bled. Hosa est le mieux placé pour sentir toutes les charges émotionnelles que fait naître ce mot « Bled » dans de telles circonstances : chez soi, quiétude, paix. Des traces de soulagement se voient sur sa face en relatant ce dénouement heureux. « De Toulouse à Marseille. L’aéroport de Marseille a été criblé de balles allemandes. Nous sommes passés par les frontières Maroco-algériennes via Lehdada. Nous avons pris le train de Oujda, Guersif pour arriver enfin à Fès. Chacun est rentré chez lui ». A ces mots Lhaj Hosa se tait. Un long silence de mort suffit pour se séparer de son aventure. Son corps frémit. Sa langue asséchée. L’envie du vieil homme de faire partager intégralement son récit fut trahie par la faiblesse de sa santé.

Un récit émouvant. La peur mêlée à l’angoisse et à la joie. C’est La guerre racontée dans un moment de paix.

Vécue ailleurs et relatée à partir de Tarmigte. Une longue distance de temps et d’espace. Jadis horrible et épouvantable. La guerre devient fiction dans la bouche d’un vieux qui a assisté à ses épisodes. Sa spontanéité de conteur et sa candeur d’ancien engagé font de lui un homme remarquable à différents titres.

Pour couver tous ces souvenirs des temps de trouble, Lhaj Hosa sirota longuement une gorgée de thé. Replongé dans son calme habituel. Le vieil homme mâche des mots d’une voix presque muette : « on était là nous les marocains. Oui, celui qui va à la guerre est un capable… ».

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